L’attention est une denrée rare sur les réseaux sociaux. Et dans cet univers prisé, un nouveau fait parler de lui. Un peu, beaucoup : Clubhouse.

Club quoi ?

En bref ou pour rappel : Clubhouse est un réseau social 100 % audio. Pas de photo, pas de vidéo, pas de texte. Pas même de messagerie. Tout est misé sur la voix. Le tout à l’intersection du podcast, de la radio (libre) et de la conversation téléphonique : ciblage thématique (parfois aussi large que « Venez débattre ») et conversation à bâtons rompus. Sur téléphone (iPhone). Une application et rien d’autre.

Les conversations sont organisées en « rooms », des salles que vous pouvez rendre publiques ou privées, selon. L’architecture et le fonctionnement intuitif du réseau social encouragent naturellement la conversation publique. Et c’est la première impression : Clubhouse est un réseau intrinsèquement public. Pourquoi tenir une conversation privée entre personnes qui se connaissent sur Clubhouse quand on peut passer par nos messageries ? Bien sûr, de multiples usages restent à inventer. Exemple : chaque profil dispose d’une biographie. Et certains utilisateurs ont trouvé un moyen de contourner l’audio en intégrant du texte dans leur biographie lors des échanges.

Dans ces rooms, trois niveaux répartis en trois groupes distincts sur l’interface : ceux qui participent à la conversation (en haut de l’écran), ceux qui écoutent et dont le compte est suivi par un ou plusieurs intervenants (au milieu de l’écran), et les autres sans lien connus avec les intervenants (en bas de l’écran). Le tout organisé en grille avec photo et prénom (ou nom de créateur) en-dessous de chacune. Les nouveaux entrants sont placés tout en bas de la grille. Celui qui écoute depuis le plus longtemps : coin supérieur gauche de la grille.

Celui qui lance une conversation en est le modérateur par défaut. Tout modérateur peut désigner d’autres modérateurs parmi les participants. Tout comme il peut inviter ou autoriser un auditeur de niveau 2 ou 3 à prendre part à la conversation ; chaque auditeur non participant peut demander la parole avec la fonction main levée (coucou, Zoom). De surcroît, le modérateur peut faire taire ou exclure n’importe quel participant ou auditeur.

Concept simple, donc. Mais la simplicité n’est-elle pas la sophistication ultime (sic Léonard Da Vinci) ? Au choix : vous créez votre propre room ou vous en rejoignez une. Pour permettre à chacun de rejoindre une session, des notifications (assez intempestives pour l’heure) et l’algorithme du fil d’actualité vous recommandent. Celui-ci reste à améliorer, peut-être avec une version non triée algorithmiquement. Et des opérateurs de recherche avancés seraient utiles pour trouver des conversations spécifiques.

Clubhouse permet également la création de clubs thématiques (p. ex. Café Bitcoin pour toutes les conversations autour du Bitcoin). S’abonner à l’un de ceux-ci signifie être notifié quand un nouvel échange est lancé au sein de celui-ci. Pour l’heure, la création d’un club nécessite approbation par le réseau social par le biais d’un formulaire préalablement rempli.

Une fois la room lancée, c’est show on.

Clubhouse est linéaire. Contrairement à Netflix ou Facebook, on ne peut faire pause pour poursuivre plus tard. Les écrits restent, les paroles s’envolent. Effet FOMO (« Fear Of Missing Out » ou la peur de manquer quelque chose) garanti. Pas de replay pour la conversation Clubhouse, donc. Du moins sur papier, car un peu d’équipement et vous pourriez récupérer une copie —attention : le réseau social veille !— comme ce fût le cas pour la première d’Elon Musk, l’entrepreneur fantasque jamais à court d’idées. La dernière en date : inviter Poutine pour une conversation sur Clubhouse. « Idée intéressante », dixit le Kremlin.

L’historique

Mars 2020, Silicon Valley. L’application s’est lancée comme un entre-soi de la tech US (mais pas que), évoluant hors des considérations du grand public pendant plusieurs mois. Depuis, et en particulier ces dernières semaines, l’application s’est fait remarquer. Quelques millions d’utilisateurs, déjà. Mais dans un univers clos, toujours relativement sélect pour l’heure : on ne peut rejoindre Clubhouse que sur invitation et il faut disposer d’un iPhone. La version Android est en développement, et le réseau social a pour ambition de s’ouvrir au grand public « prochainement ». Sélectivité et exclusivité. Cocktail à succès garanti. Ainsi, Jamel Debbouze nous rejoignant sans prévenir dans un comedy club à 15-20 ou Deadmau5 bavardant dans une session à 100-200 : déjà-vu. Ou plutôt : déjà-entendu.

Valorisation boursière actuelle : un milliard de dollars. Parmi ses investisseurs : le fonds de capital-risque Andreessen Horowitz. Gros poisson. Vous l’aurez compris : une idée simple sur papier, mais un potentiel évident.

En quoi Clubhouse est différent ?

L’attrait de la nouveauté ne suffit pas à expliquer l’engouement autour de Clubhouse. Si le réseau social fait des émules, c’est aussi et avant tout pour la qualité des échanges qui s’y tiennent. Forte valeur ajoutée. Taux d’engagement élevé. De réseau passif à réseau actif, même en simple auditeur. L’interaction « meaningful » (qui a du sens) : Facebook l’a rêvée, Clubhouse l’a eue. L’agora publique numérique : Twitter la suggérée, Clubhouse l’a concrétisée.

Ce qui explique la qualité des échanges ? La conception d’un réseau social qui répond habilement à deux problèmes critiques auxquels sont exposés les autres plateformes : la polarisation du discours et les faux comptes.

En créant algorithmiquement un bulle de filtres qui enferme l'utilisateur dans ses propres conceptions du monde, les plateformes encouragent la polarisation du discours par la simplification de la pensée et l'invective facile, en particulier derrière un clavier. Dunning-Kruger sur son 31 : le niveau de confiance quant à la connaissance d’un sujet est inversement proportionnel à la connaissance de celui-ci. Pourquoi lutter réellement contre ces échanges polarisés, au même titre que les fake news et autres manipulations politiques en tous genres d’ailleurs, quand ceux-ci créent plus d’engagement (traduction : plus de temps d’attention capté), qui lui-même est source d’un plus grand profit ? C’est le cœur de la critique à laquelle les plateformes numériques font face.

Cela immunise-t-il Clubhouse pour autant ? Pas forcément. Mais l’architecture du réseau social et le mode d’expression des utilisateurs favorisent la modération et la contradiction dans les échanges comme aucun autre réseau social ne semble pouvoir réussir à le faire aussi bien, aujourd’hui.

Ce n’est pas tout : plus qu’invité, un utilisateur est avant tout nominé. Coopté. Et par ce principe, Clubhouse a pensé un système de co-responsabilité. Autrement dit : le comportement inapproprié d’un utilisateur engage de facto celui qui l’a nominé. De quoi réfléchir à deux fois avant de déraper. À cela, il faut ajouter que Clubhouse encourage l’usage de sa véritable identité sous l’appellation « nom légal », terminologie qui ne peut être hasardeuse tant le plan de déploiement semble bien ficelé : deux invitations au départ pour chaque nouveau nominé, puis vous en recevez trois nouvelles ensuite.

Un réseau construit autour d’identités réelles imposées par pression sociale —pourquoi auriez-vous nécessairement droit à la parole si on ne sait pas qui vous êtes ?— plus que par obligation, et qui engagent davantage l’utilisateur en s’exprimant par la voix, vient répondre au problème des bots (comptes non humains) et autres trolls qui inondent les plateformes par millions. Pour donner un ordre de grandeur : Facebook supprime plusieurs milliards de faux comptes chaque année, et Twitter compte quelques 40 % de bots.

Vous l’aurez compris : Facebook ou Twitter peuvent bien copier (ce qu’ils sont en train de faire). Mais Clubhouse à première vue (ou écoute) présente les caractéristiques d’un concurrent sérieux. L’étreinte des premiers jours passée, nous aurons réponse à cette supputation au feeling.

Clubhouse et vie privée : dilemme social ?

L’usage de la voix implique une quantité de données personnelles importante. Et l’attrait de la nouveauté ou les bienfaits du réseau social ne doivent pas éluder les intérêts en présence. Parmi ceux-ci, les mêmes qu’ailleurs : politiques et commerciaux.

Côté politique, la technologie (ou le back-end, l’arrière-plan) permettant les échanges audio en temps réel sur Clubhouse est fourni par Agora, une entreprise fondée par Tony Wang et Tony Zhao, qui a ses sièges sociaux à Shanghai et à Palo Alto en Californie. À ce titre, Stanford questionne les enjeux d’espionnage auxquels pourraient se livrer la Chine, qui a bloqué l’application dans le pays, le 8 février dernier, pour servir ses intérêts stratégiques.

Concernant l’aspect économique, si Clubhouse présente un potentiel manifeste, son modèle d’affaire apparent n’en demeure pas moins similaire aux autres réseaux sociaux : les utilisateurs échangent des informations personnelles contre le service au lieu de le payer. Et le dark pattern (conception graphique qui empêche l'utilisateur d'utiliser le service comme il le souhaite) sous-jacent à un tel modèle s’y retrouve aussi. L’accès forcé au carnet de contacts pour pouvoir envoyer des invitations ou l’impossibilité de masquer sa présence en ligne —vos relations (ceux que vous suivez et qui vous suivent en retour ou inversement) peuvent savoir à la minute près à quand remonte votre dernière connexion ou quand vous êtes en ligne— sont deux exemples qui interpellent à cet égard.

Clubhouse fait savoir que si les échanges ne sont plus disponibles après session, une copie de ceux-ci est gardée temporairement pour des raisons de sécurité. S’il est raisonnable de penser que le stockage des échanges est rendu compliqué en raison de la quantité de serveurs nécessaires pour cela, rien n’empêche le réseau social de convertir et de conserver les échanges au format textuel, le fameux « speech to text ». Leurs conditions d’utilisation n’en font pas mention.

Si le modèle « gratuit » prime pour l’heure, Clubhouse présente tout de même un potentiel de monétisation non négligeable. Citons l’accès payant à certains orateurs de renom ou le privilège d’intervention dans une conversation pour les abonnés payant comme possibilités.

Avoir conscience de la captation possible (probable, voire certaine) de nos échanges au nom d’intérêts politiques ou commerciaux doit, comme pour tout service en ligne —en particulier ceux qui engagent des données aussi personnelles que celles auxquelles font appel les échanges par la voix— conduire à la prudence dans notre expression publique sur la plateforme. Une prise de conscience qui peut par ailleurs contribuer à favoriser la bonne tenue des conversations. Le dilemme social que les enjeux de vie privée suggèrent ici est le suivant : intervenir ou s’abstenir ?

Mode passagère ?

Le timing importe. Alors que nous sommes reclus depuis plusieurs semaines, voire plusieurs mois pour certains, et que notre sociabilité s’est vue impactée par la pandémie, Clubhouse vient ouvrir une fenêtre qui permet la rencontre avec de nouvelles personnes au sein d’échanges de qualité.

Si l’engouement pour Clubhouse n’est pas sans évoquer celui que les défunts Meerkat et Periscope avaient généré avec la vidéo en direct sur le même principe d’agora publique, en 2015, il se pourrait que l’approche par la voix, qui est plus engageant que l’écrit mais moins que la vidéo, vienne apporter un équilibre dont l’espace social numérique manquait.

L’histoire reste à écrire : Clubhouse fera-t-il pschitt au sortir de la pandémie ? Sera-t-il davantage un réseau social professionnel ? Quelles sont les conséquences indésirables auquel un tel format de réseau social s’expose ? Autant de questions qui n’ont pas encore trouvé réponse.

Une chose est certaine : les ingrédients de l’enthousiasme sont là. Et la sauce prend.