Une chronique signée Eric Dor, directeur des études économiques à l’IESEG School of Management.

La crise a provoqué un effondrement de la demande de pétrole brut, ce qui a induit une forte baisse de son prix. Les grands producteurs, dont l’OPEP et la Russie, ont d’abord été réticents à conclure un accord de limitation de la production. Ensuite, cet accord a été trop timide. Et les prix ont continue à baisser.

Le prix du contrat à terme du pétrole brut WTI a été négatif le 20 avril, pour la première fois aux Etats Unis. Un contrat à terme est une transaction pour laquelle le vendeur et l’acheteur se mettent d’accord sur un prix ferme pour la livraison de pétrole à une date ultérieure prédéterminée. Les contrats à termes peuvent être utilisés par des producteurs ou des consommateurs de pétrole qui veulent se couvrir contre la volatilité des prix. Mais ils sont également un outil de speculation. Un investisseur peut vendre à découvert des contrats “future” sur le pétrole sans en avoir, avec l’intention de dénouer cette position avant d’être obligé d’acheter réellement le produit pour le livrer à l’acheteur. De même un trader peut acheter des contrats “future” sur le pétrole avec l’intention de les revendre ultérieurement, avant d’être réellement livré. Les contrats à terme peuvent être négociés sur le marché jusqu’à une certaine période bien spécifiée. Le contrat à terme dont le prix est négatif est celui pour livraison en mai, et pouvait être négocié jusqu’au 21 avril. Au fur et à mesure qu’on approche de la période limite de la négociation, il y a de moins en moins de temps pour dénoncer une position et éviter l’obligation d’une livraison réelle. Les investisseurs qui avaient acheté le contrat futur dans une perspective purement financière sont contraints de le vendre à n’importe quel prix. Cela a contribué au prix fortement négatif du 20 avril. Mais les transactions du jour limite, qui conduisent nécessairement à une livraison réelle, sont encore à prix négatif.


Mais qu’est ce qui peut bien expliquer qu’un vendeur de pétrole accepte de payer un acheteur pour le lui livrer, plutôt que de le garder pour le vendre ultérieurement ?

Il faut d’abord considérer les particularités de l’extraction de pétrole brut. Le pétrole jaillit en continu d’une exploitation d’extraction. Pour interrompre ce flux il faut des manœuvres coûteuses, qui peuvent de surcroît endommager les puits de forage. La remise en route ultérieure est également source de coûts. Tout cela implique qu’un producteur peut perdre moins d’argent en vendant à prix négatif, donc en payant les acheteurs, qu’en arrêtant de produire, si la situation est temporaire.

Bien sûr, le producteur pourrait essayer de stocker la production pendant un certain temps, plutôt que de la céder à un prix négatif. Mais vu l’effondrement de la demande de pétrole, les capacités de stockage sont presque totalement utilisées aux Etats Unis. Il est donc difficile pour un producteur de pétrole brut d’encore trouver des capacités de stockage disponibles, et s’il en trouve, leur gestionnaire peut demander un prix exorbitant pour leur usage. Encore une fois, il peut donc être moins coûteux de céder le pétrole à un prix négatif que d’essayer de le stocker.