Les oiseaux de mauvais augure se gargarisent, affirmant que le récent fléchissement des sociétés technologiques marque encore une fois un virage radical sur les marchés boursiers. Cette fois, ils estiment que le déploiement des vaccins et les réouvertures imminentes ont mis un terme à la suprématie du secteur pendant la pandémie, une mauvaise nouvelle pour les investisseurs aux portefeuilles fortement exposés aux technologies mais une aubaine pour les industries traditionnelles. Nous nous montrons plus sceptiques. Nous surnommons souvent le marché « Le Grand Humiliateur » pour sa tendance à aller dans une direction alors que la plupart des commentateurs l’attendent dans la direction opposée. Nous soupçonnons ici une nouvelle feinte de sa part qui va prendre tout le monde à contrepied. Quoi qu’il en soit, le fléchissement des sociétés technologiques livre un enseignement sur le long terme : la plupart des décisions d’investissement impliquent en arrière-plan des choix géographiques et sectoriels. Pour une véritable diversification, assurez-vous d’avoir un horizon mondial. Et ce, quoi qu’il arrive !

Au cours des dix dernières années, les actions américaines ont mené sur le reste des actions mondiales, principalement grâce aux titres technologiques. En février, les actions américaines affichaient un rendement de 285 % sur cette décennie, largement devant le reste des pays développés (81 %) et la zone euro (75 %). Cette performance doit beaucoup aux technologies, premier secteur américain en matière de capitalisation boursière, qui ont bondi de 583 %. Plusieurs mastodontes américains assimilables aux technologies dans les secteurs des services de communication et de la consommation discrétionnaire, tels que Facebook et Amazon, ont donné aux actions américaines un coup de fouet supplémentaire dont ne bénéficient pas la plupart des pays.

La taille, l’amplitude et la profondeur du marché américain lui confèrent une plus grande diversification que la plupart des marchés domestiques. En outre, il est aussi beaucoup plus large que la plupart des indices concentrés sur des secteurs, des industries et des styles d’investissement spécifiques. Pourtant, les valeurs technologiques et assimilables représentent toujours 33 % de la capitalisation boursière américaine, contre 25 % sur les marchés mondiaux. En dehors des États-Unis, la technologie n’occupe que la sixième place sur 11 secteurs à l'échelle mondiale.

Malgré tout, nombreux considèrent le S&P 500 comme « le » marché représentatif de l'économie américaine. Des tas d’investisseurs se jettent sur les fonds indiciels. Et parmi ces derniers, certains investisseurs pensant que le S&P 500 est un indice universel bien diversifié, misent par mégarde sur un biais marqué involontaire, ce mélange unique de secteurs et d’industries étant fortement chargé en technologie, pour le meilleur et, parfois, pour le pire.

Ailleurs, les inclinaisons en faveur de différents secteurs détournent les indices des valeurs technologiques et assimilées. Elles ne représentent, en effet, que 9 % de la capitalisation boursière mondiale hors États-Unis. En dehors des Pays-Bas, où la technologie pèse lourd, l’Europe penche largement vers les secteurs centrés sur la valeur. Comme vous le savez, le groupe brassicole belgo-brésilien AB InBev exerce un biais sur le marché belge. Malgré tout, ce dernier est à 27 % composé de valeurs financières et à 10 % de valeurs chimiques. À l’échelle mondiale, ces valeurs représentent respectivement 14 % et 2,3 %. En France, l'industrie et les matières premières représentent 27 %, soit beaucoup plus que les 15 % que pèsent ces secteurs à l'échelle mondiale. Les sociétés de consommation discrétionnaire (essentiellement, le luxe) offrent un potentiel de croissance. Elles représentent 22 % du marché français, contre 12 % pour la moyenne mondiale. Quant aux sociétés technologiques, elles ne comptent que pour 6,6 % du marché domestique français.

En Allemagne, l’industrie et la consommation discrétionnaire représentent 37 % du marché, soit bien plus que les 23 % à l'échelle mondiale. À eux seuls, les constructeurs automobiles et les fabricants de pièces détachées pèsent 12 %, une proportion astronomique par rapport aux 2,6 % du marché mondial. Il en va de même pour le Japon. Le Royaume-Uni a quant à lui un penchant pour la finance et la consommation de base, qui représentent chacune près de 20 % de son marché. Au Canada, ce sont l’énergie et les valeurs financières qui dominent. Chaque pays affiche donc ses propres biais sectoriels. Le leadership passe donc de l'un à l'autre selon les tendances qui affectent les grands secteurs et les grandes industries de chaque zone.

Malgré son récent dérapage, le marché américain à forte consonance technologique bénéficie encore de vents favorables, comme nous l’avons souligné en octobre, recommandant à cette époque de détenir davantage de titres technologiques que les indices américains à large spectre. La prédominance de la technologie n’est toutefois pas éternelle. On observe une rotation, souvent spectaculaire, entre les secteurs dominants.

Penchons-nous, par exemple, sur les rendements américains des dernières décennies. Si la technologie a dominé tous les autres secteurs dans les années 2010 et 1990, elle fermait en revanche la marche dans les années 2000. Quant au secteur de l’énergie, le plus performant dans les années 2000, il était le troisième pire contributeur au cours des années 1990 et figurait en queue de peloton dans les années 2010. Le secteur des services publics, qui était le plus à la traîne dans les années 1990, s’est hissé à la troisième place dans les années 2000. Des dates de début et de fin différentes, mais des retournements aussi radicaux les uns que les autres.

Pourquoi de tels mouvements ? L’offre et la demande, tout simplement. Lorsqu’un secteur a le vent en poupe, les investisseurs se ruent sur ses titres. Les banquiers d’investissement profitent alors de l'occasion pour introduire des sociétés en bourse (cf. la récente explosion des introductions en bourse de sociétés technologiques). L’offre augmente pour répondre à la demande, puis la dépasse. C'est alors que le leadership du secteur vacille. Il arrive que les actions plongent. C’est précisément le scénario qui a

mené à l’explosion de la bulle technologique dans les années 1990 : le marché a été envahi par des légions de nouvelles actions technologiques qui ont fini par dépasser la demande. Ce phénomène d’expansion et de contraction de l’offre fait partie des plus puissants déterminants des actions à long terme. Sous son effet, aucun secteur n’est éternellement promis à la première place ou condamné à la dernière.

L’offre de titres technologiques va finir par dépasser la demande. Par conséquent, le secteur et les États-Unis finiront, à terme, par dégringoler dans la hiérarchie. Cela s’est produit dans le contexte du marché haussier de 2003 – 2007, lorsque les actions non américaines dominaient les actions américaines, 153 % contre 67 %. D’où la nécessité absolue d’utiliser comme indice de référence un indice mondial tel que le MSCI World. Cela permet d’effectuer un juste dosage entre les secteurs et les industries, limitant de la sorte leur impact sur le portefeuille. Cela décourage également « la course à la tendance » qui donne souvent un train de retard aux investisseurs. Enfin, cela réduit la tentation de vendre après une dégringolade des cours, quand les attentes sont basses, et donc faciles à dépasser.

Les performances exceptionnelles des Technologies ont été une aubaine pour les investisseurs fortement exposés aux États-Unis. Mais le récent coup d’arrêt leur cause des maux de tête. Il ne faut toutefois pas y voir les signes d'un marasme prolongé, ou d'une domination immédiate. Cela ne veut pas non plus dire que l’ascendance périodique d'un secteur quelconque indique une domination sans fin. Assurez-vous d’investir à l’échelle mondiale. Et ce, quoi qu’il arrive !