Comment les Emirats-Arabes-Unis, responsables du blocus aérien contre le Qatar, prétendent tout de même à la présidence de l’Organisation de l'Aviation Civile internationale. Il vaudrait mieux favoriser tout candidat vierge de toute polémique, afin d’assurer sereinement l’avenir d’un secteur amené à prendre de plus en plus d’importance.

Chronique signée Sébastien Boussois, chercheur en sciences politiques associé au CECID (ULB).

Depuis juin 2017, le Qatar est victime d’un blocus sans précédent de la part de ses voisins saoudien et émirati. A commencer par un blocus aérien qui viole toutes les conventions internationales existantes et interdit aux avions de la Qatar Airways d’emprunter désormais l’espace aérien saoudien, émirati, bahreïni et égyptien, les obligeant à d’interminables détours notamment par l’Iran. Les distances sont désormais rallongées de 20 minutes à 1h vers et depuis Doha. 


Malgré de lourdes pertes financières sur une vingtaine de lignes, la compagnie nationale qatarie résiliente a profité tout de même de ce handicap régional pour doper l’ouverture de ses lignes notamment plus lointaines vers l’Afrique. Ainsi, 24 nouvelles lignes ont été inaugurées depuis 2018. Depuis 2017, Akbar Al-Baker, le président de la Qatar Airways, demande à l'Organisation de l'Aviation Civile internationale (OACI) que soit dénoncé le blocus contre son pays, et qui viole la convention internationale sur le transport aérien. En vain.

Du 21 mai au 21 juin 2020, aura lieu la 40è assemblée de l’OACI, créée en 1944 et dont le siège est à Montréal au Québec. Outre le Secrétariat Général, l’Organisation est constituée du Conseil, de la Commission de Navigation Aérienne et de l’Assemblée (1193 membres des Nations-Unies en font partie). Le Conseil est composé de 36 membres permanents élus tous les trois ans et d’un Président du Conseil.

La prochaine élection de ce dernier aura lieu à l’occasion de cette 40è Assemblée. Or, voilà que depuis quelques semaines, Aysha Al Hameli, la première femme pilote des Émirats Arabes Unis et plus jeune représentante permanente au sein de l’Organisation de l’Aviation Civile Internationale, a annoncé sa candidature à la fameuse présidence du Conseil de celle-ci. En 2015, Mme Al Hameli s'était déjà présentée au poste de Secrétaire Général de l'OACI, mais avait perdu les élections de loin. En réalité, ces élections à venir ne se déroulent pas à un moment opportun pour celle-ci.

Abu Dhabi comme Riyad n’ont pas bonne presse et ne sont pas les meilleurs exemples en matière de respect des organisations et des conventions internationales de tout types. La multiplication des crises dans lesquelles sont impliqués les deux pays, tout comme la non-résolution de la question du blocus contre le Qatar reconnu illégal par les Nations-Unies devant les instances internationales ne devrait pas permettre à Mme Al Hameli d’accéder à la direction d’une organisation, pour laquelle son pays d’origine n’a que peu de considération en réalité.

En effet, juridiquement parlant, les Emirats-Arabes-Unis dès 2017 ont clairement violé la constitution de l’OACI en vertu de la Convention de Chicago de 1944. Ils ont également violé l’accord de transit aérien, mais également transféré des armes dans des avions civils à destination de terrains de guerre dans lesquels ils sont impliqués, comme au Yémen par exemple. Doit-on rappeler l’existence des camps de torture sur place gérés par les Emiratis et la mort de près de 100 000 enfants depuis le début de cette guerre sanglante qui dure depuis 2014 et semble sans issue ?

Mme Al Hameli est la représentante des Émirats Arabes Unis au Conseil depuis de nombreuses années et le Qatar n’a pas vu le moindre désir de la part de celle-ci de régler leur différend depuis plus de deux ans. Une fois élue, elle serait clairement encore sous les instructions de son gouvernement. Il est également bien connu qu’à l’heure actuelle, la politique étrangère des Émirats-Arabes-Unis est étroitement liée à celle de l’Arabie saoudite.

Mme Al Hameli serait donc également obligée, directement ou indirectement, de suivre les directives de cette dernière, notamment concernant le fameux blocus aérien touchant Doha. L’Organisation perdrait donc toute crédibilité si la Présidente du Conseil appartenait à l’une des parties clairement engagées dans un litige international en matière de transport aérien.

Il est également extrêmement difficile de voir comment l’Organisation de l’Aviation Civile Aérienne conserverait le respect de la communauté internationale si elle choisissait un Président du Conseil parmi les États poursuivis en justice pour violation de la constitution de cette organisation ainsi que d’autres accords dans le domaine de l’aviation.

L’OACI aurait donc tout intérêt à élire un Président du Conseil qui représente les valeurs d’un État qui respecte la souveraineté des autres États, le droit international, les droits de l’homme, et qui ait une longue et riche tradition dans le domaine de l’aviation. Il vaudrait mieux favoriser tout candidat vierge de toute polémique, afin d’assurer sereinement l’avenir d’un secteur amené à prendre de plus en plus d’importance, tant en matière de flux de circulation des passagers, que d’environnement et de sécurité mondiale.