Le « Coronavirus » - à la différence du « subprime » en 2008 - pourrait déclencher une crise beaucoup plus grave!

Une chronique signée Paul N. Goldschmidt, Directeur (e.r) Commission européenne, membre du "Comité des sages" de Stand Up for Europe

La comparaison entre le coronavirus et le subprime vient à l’esprit, notamment parce que ce sont les deux facteurs qui ont, chacun, mis le feu aux poudres dans un environnement déjà très fragilisé. Là, malheureusement s’arrête les similarités, mais y attirer l’attention, permet de souligner l’urgence de la situation actuelle et sa capacité de déboucher sur une crise géopolitique majeure sans précédent depuis celle des années 1930. Il faut se souvenir que cette dernière ne s’est résolue que par l’éclatement de la deuxième guerre mondiale dont l’inévitabilité avait été largement causée par une montée inexorable des « nationalismes » face à des démocraties (temporairement) affaiblies. Malgré des circonstances très différentes aujourd’hui, des conditions similaires semblent à nouveau se répandre autour du globe.

Une différence majeure avec 2008 est que la crise des subprimes est resté largement cantonnée à la sphère économico-financière, alors que la crise actuelle est beaucoup plus difficile à appréhender : en effet, elle conjugue à la fois une crise sanitaire - dont les enjeux sociétaux sont d’un ordre différent - avec une crise économico-financière dont le traitement doit par conséquent tenir compte de facteurs totalement nouveaux.

Ainsi les impératifs de la lutte contre la propagation et les mesures de traitement de la pandémie se confrontent aux conséquences directes qu’elles entraînent sur l’économie et dont les effets, si elles ne sont pas calibrées avec soin, risquent d’aggraver elles-mêmes, la situation sanitaire.

Cette conjugaison de phénomènes relevant d’ordres de préoccupations différents, mais d’évidence étroitement interdépendants, devrait inciter à la plus grande prudence dans les comportements et les déclarations de l’ensemble de la population et particulièrement de ceux qui sont investis de la responsabilité de gérer la « chose publique ». Ce n’est pas le moment de rechercher à critiquer les autorités mais, au contraire, de faire preuve de confiance et de civisme en mettant en œuvre sans discussions les recommandations formulées et mesures décidées.

Seule une pratique altruiste et solidaire peut contribuer à minimiser les conséquences de la pandémie, dont le caractère – apparemment bénin au plan de la santé (sauf pour les personnes âgées et/ou affaiblies) – pourrait engendrer des conséquences infiniment plus graves si elle engendrait une crise économique majeure capable de déstabiliser les équilibres géopolitiques déjà fortement sollicités avant que ne viennent s’y ajouter la problématique du coronavirus.

Les attitudes irresponsables de certains dirigeants constituent des barrières inacceptables à la gestion de la crise qui se développe. J’en citerai trois parmi beaucoup d’autres qui me semblent emblématiques : 

  • 1. Le discours du Président Trump du 11 mars, combinant une vulgarité (habituelle) et une inconscience coupable annonçant des mesures unilatérales (très probablement inefficaces) et faisant porter arbitrairement la responsabilité de l’épidémie sur l’Europe (sauf le Royaume-Uni)! Il est clair que la teneur de ses propos et les mesures d’accompagnement ne visent que sa propre réélection en novembre qui, même en dehors de toute crise, serait catastrophique. Cette insolence devrait inciter un Républicain d’envergure à se présenter contre Trump : la candidature de Mitt. Romney, qui a voté au Sénat pour la condamnation de Trump, pourrait tuer à coup sûr tout espoir de ce dernier de se faire réélire

  • 2. L’incapacité de la classe politique belge à surmonter ses querelles politico-politiciennes pour former un gouvernement de plein exercice devant une situation dont l’urgence ne peut échapper à personne. Ce cafouillage inadmissible contient, sous la surface, un virus bien plus dévastateur que le Covid19, en ce qu’il pourrait hâter, à l’occasion des dérèglements économiques et sociaux favorisés par l’épidémie, une mutation du virus « séparatiste », pour l’instant confiné à la Flandre, vers une forme plus virulente, s’étendant à l’ensemble du pays et pouvant de se propager et contaminer l’Union Européenne.

  • 3. L’aspect - probablement le plus dangereux - est le spectacle démoralisant de l’incapacité de l’UE de relever le défi de la crise – tant sous ses aspects avérés que potentiels. Les déclarations, réunions, visio-conférences, etc., des instances européennes ne sont visiblement pas à la hauteur des enjeux ; elle fait éclater au grand jour la primauté de l’Etat-Nation et le renforcement des décisions intergouvernementales. Cela ne s’applique pas seulement à l’urgence sanitaire mais est aussi visible dans la négociation du budget pluriannuel, dans le traitement de l’immigration, du climat, de la défense, ou dans les dossiers géopolitiques concernant le Moyen-Orient et les relations avec la Russie et les Etats-Unis. Quant à la réponse « européenne » à la crise du Covid19 sur le plan économique, les mesures se limitent à un assouplissement des règles budgétaires nationales monitorées par la Commission, et un fond d’investissement dérisoire d’€ 25 milliards.

Ceci est une opportunité gaspillée (peut-être la dernière ?) d’accélérer les processus d’intégration de l’Eurozone. Dans son discours solennel hier soir, s’adressant aux Français, le Président Macron s’est montré préparé à remettre en question des aspects de son credo d’économie libérale. Il a insisté sur le fait que – une fois la crise sanitaire jugulée – les choses ne pourraient pas rentrer dans la routine du passé. En particulier il a expliqué que la dépendance de la France et/ou de l’UE
sur la capacité de pays tiers pour l’approvisionnement de marchandises stratégiques n’était dorénavant pas admissible, impliquant que le dogme du « libre échange » ne pouvait plus servir de boussole unique pour la gestion de l’économie. Malgré les incontestables avantages de la liberté de mouvement des personnes, marchandises, services et capitaux, ceux-ci devraient être subordonnés à d’autres impératifs et au premier chef à la « souveraineté européenne » au détriment – quand nécessaire – de l’efficacité économique et financière. Ceci semble être interprété comme un appel au rapatriement de productions délocalisées de biens stratégiques (médicaments – pièces de rechange indispensables, etc.), notamment de Chine en parallèle avec un effort coordonné pour diversifier les sources d’approvisionnement pour éviter une dépendance excessive d’un fournisseur particulier.

Cependant, alors que ce qui précède semble frappé au coin du bon sens, il omet de prendre en compte la question de la dépendance cruciale dont souffre l’UE vis-à-vis du Dollar américain.
Dans cette perspective, et en tenant compte notamment des déclarations irrationnelles de Trump, il sera particulièrement intéressant d’observer si la collaboration étroite entre la FED et la BCE se poursuivra au travers des accords de « swap » pour garantir le financement en $ du système bancaire européen qui en est totalement tributaire au moment où les premiers signes d’un resserrement du marché monétaire apparaissent.

Au lieu de se focaliser sur l’accès sans entraves à moyen et long terme a entraves aux marchandises vitales (y compris aux matières premières), la priorité absolue de l’UE doit être d’achever l’UEM , en dotant l’Eurozone d’un budget conséquent et de ressources propres suffisantes. Si ces instruments avaient été en place, cela aurait permis – à l’instar des Etats-Unis en 2008/9 – d’exiger le maintien des règles budgétaires contraignantes par les Etats Membres et d’y suppléer par une assistance ciblée du budget de l’Eurozone, en recourant notamment à la capacité d’emprunt, encore largement intacte, de celle-ci. Malheureusement, les derniers signaux des Etats Membres indiquent un recours accru aux mesures nationales qui, si elles se prêtent à la gestion de l’épidémie, sont totalement inadéquates pour piloter le Marché Unique et l’Union douanière.

L’accélération de l’achèvement de l’UEM aurait donné un signal important aux marchés, assurant la pérennité de l’UE et de l’€. Par contre, permettre à l’Italie (et ensuite à la France, puis à d’autres) d’augmenter encore son déficit et sa dette publique, ne fait qu’accélérer le moment inexorable où la soutenabilité de l’€ lui-même sera mis en question. Il s’ensuivrait une crise d’une ampleur inégalée, jetant les prémices – à terme – d’une résurgence de l’inflation (artifice séculaire pour surmonter l’endettement excessif) et l’inversion de la tendance des taux d’intérêts vers la hausse. Un recours aux méthodes « classiques » ne fera que retarder et amplifier la crise à venir..

Il est d’ores et déjà trop tard pour s’en remettre à la « Conférence sur l’Avenir de l’Union » qui devait se tenir à partir de mai prochain. Au moment où chaque citoyen est confronté à une situation nouvelle due au Covid19 et à ses conséquences politiques, économiques et sociales, une occasion unique existe de faire triompher la solidarité entre tous les peuples qui ont le privilège d’être citoyens de l’Union. Faisant valoir la nécessité et les avantages de surmonter les nationalismes et l’individualisme, pourrait s’avérer la meilleur façon de se prémunir de dangers beaucoup plus graves.