En lisant l'article que vous avez consacré à la conférence donnée au cercle De Warande par M. Arturo Bris à l’invitation du bureau d’études It-niera j'ai pris connaissance de l’opinion de M. Bris.

Il estime que si l’économie suisse s’en sort mieux (que la Belgique), c’est parce que "le gouvernement fédéral y joue un rôle très secondaire, avec des compétences limitées notamment en matière de politique étrangère. Il est surtout là pour aider le secteur privé".

Cette opinion ne me parait pas justifiée. Voici pourquoi.

– Chronique signée Claude Alain Gonthier, juriste belge résidant en Suisse

L’exécutif fédéral suisse a des compétences dans tous les domaines, y compris l’économie, alors qu’en Belgique cette compétence a été quasi intégralement transmise depuis longtemps aux Régions. 

Si M. Bris peut être présenté comme un "observateur privilégié de la Suisse", il me semble qu’il ne connait pas les institutions belges. Il est donc bien audacieux de sa part de se livrer à une comparaison entre ce qu’il connait et ce qu’il ne connait manifestement pas.

Quant à l’aide apportée par le gouvernement suisse au secteur privé, je ne sais pas ce que M. Bris entend par là. De quelle aide s’agit-il ? L’article est muet. 

Je peux en tout cas vous informer que les membres du gouvernement fédéral suisse sont loin d’apporter aux industriels suisses un appui comparable aux missions économiques fédérales belges et au volets économiques des visites d’Etat à l’étranger.

J’ai le sentiment que certains en Belgique entendent abuser du manque d’information de leurs auditoires pour discréditer l’Etat fédéral belge en présentant une Suisse fantasmée.

A mon humble avis, le succès de l’économie suisse est la conséquence de l’existence d’une industrie produisant des produits de qualité reconnus mondialement qui ont permis le développement de nombreuses sociétés multinationales. 

Ce succès est dû notamment à l’existence en Suisse d’un système éducatif qui oriente la moitié des élèves vers l’apprentissage. L’apprentissage est une formation performante alternant travail en entreprise et étude en école ; cette formation explique le faible niveau de chômage (comme en Allemagne), la qualité de la main d’œuvre et par conséquent des produits fabriqués.

Depuis mon arrivée en Suisse, j’ai, par ailleurs, assisté à l’incroyable développement d’une foison d’entreprises autour de l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne avec pour conséquence que, pour la première fois dans l’histoire suisse, le taux de croissance de l’économie de la Suisse romande a dépassé il y a quelques années celui de la Suisse alémanique. Ce succès est à mettre au crédit d’un directeur, Patrick Aebischer, qui, rompant avec les pudeurs de ses prédécesseurs, a accepté les fonds des entreprises privées en échange d’un accès aux résultats des recherches académiques.

Je dois concéder qu’il y a peut-être deux aides que l’état fédéral suisse apporte à ses entreprises :

  • la Banque Nationale suisse contient artificiellement l’envol de la monnaie pour favoriser les exportateurs suisses, et

  • des taxes à l’importation protègent les producteurs sur le marché intérieur. 

L’Etat fédéral belge ne dispose évidemment plus de tels leviers.

Dans un autre ordre d’idée, il est de coutume en Belgique d’imputer l’importance des dépenses de l’Etat à sa lourdeur institutionnelle, au nombre de ses ministres et fonctionnaires. Je n’ai jamais lu dans la presse belge de comparaison avec la Suisse à ce sujet. Elle serait pourtant édifiante. Dans un ouvrage intitulé "Il faut sauver le diamant suisse" publié en 2010 aux Editions Slatkine, l’essayiste suisse François Chaudet écrit ceci : C’est peu dire que la Suisse est un pays de contrastes.

Une population de quelque 7.000.000 d’habitants (beaucoup moins que le Grand Paris), répartie en 2.715 communes groupée en 26 cantons et demi-cantons, dont le moins peuplée (Appenzell Rhodes-Intérieures) compte 15.500 habitants, soit 1.16% du plus peuplé (Zürich avec 1.332.700 résidents).

Des tailles de cantons fort diverses, allant du plus petit (Bâle-Ville avec 37 km²) au plus grand (Grisons avec 7.105 m²), soit un rapport de 0.52% entre les deux.

27 constitutions, 27 cours suprêmes, 26 systèmes scolaires, 7 conseillers fédéraux et 156 conseillers d’Etat, soit 163 ministres (combien d’huissiers, de secrétaires généraux, de conseillers personnels et d’attachés de presse ?). Sauf erreur 1.678 députés, sans compter le personnel des communes, en particulier les plus grandes.

Classée numéro 1 au palmarès de la compétitivité mondiale, devant les Etats-Unis …

Puisqu’on parle tant, en général, de l’importance excessive des dépenses de l’Etat en Belgique ne serait-il pas opportun d’identifier et de quantifier les dépenses que l’état fédéral et les entités fédérées belges consentent en faveur des entreprises sous forme de subsides et d’avantages fiscaux et d’évaluer leur réelle utilité économique ? 

Voilà un beau sujet à traiter par un bureau d’études.