Le gouvernement bruxellois qui bannit l’application Uber de son territoire parce que ses chauffeurs recourent à un smartphone, arguant que c’est contraire à un texte de loi de 1995 faisant référence à des appareils de radiocommunication… Voici sans doute le dernier exemple en date du surréalisme à la belge.

Certes, Bruxelles n’est pas la première ville dans le monde à mettre au ban la célèbre plateforme et à la repousser en dehors de ses murs, mais les arguments avancés prêtent généralement moins à sourire : dumping social, concurrence déloyale, insécurité, protection du consommateur ou encore entorses répétées au code du travail. Les raisons pour critiquer Uber ne manquent pas ! Toutefois, avant de jeter l’opprobre sur celle qui est devenue l’étendard de l’économie de plateforme et qui a même prêté son nom au phénomène sous-jacent (« uberisation »), il est essentiel de bien distinguer le fond, de la forme.

Sur le fond tout d’abord. Il est incontestable qu’Uber a réussi ces dernières années à créer un marché en vue de favoriser la rencontre d’une offre et d’une demande, à répondre de façon innovante à un besoin persistant en matière de mobilité, et enfin, à gommer les imperfections d’un système en place devenu vieillissant et inadapté au mode de vie urbain actuel. Mieux encore, les chiffres démontrent que l’entreprise née dans la Silicon Valley s’est fait une place, n’en déplaise à certains, sans faire ombrage aux principales sociétés de taxi traditionnelles. En clair, le « client Uber » ne serait donc pas forcément le « client taxi ». Un constat qui tend à confirmer la thèse selon laquelle, d’une part, la demande de location de voiture avec chauffeur à Bruxelles dépasse allègrement l’offre, et d’autre part, qu’une cohabitation entre chauffeurs de la géante américaine et taxis détenteurs des précieuses licences serait parfaitement viable, à la condition, il est vrai, que tout ce beau monde soit logé à la même enseigne et obtienne plus de

liberté en matière de tarification (pour plus de détails, lire les conclusions de l’étude Deloitte commandée par la Région bruxelloise1).

Sur la forme à présent. Dans un communiqué de presse datant du 25 mars 2015, le Ministre-Président Vervoort indique qu’il est « essentiel de parvenir à une ordonnance qui dynamise et modernise le secteur taxi [en vue] d’améliorer la mobilité de tous. » Six ans plus tard, la mise à pied brutale des chauffeurs Uber sonne comme un terrible aveu d’impuissance dans le chef du gouvernement bruxellois. Autant sans doute de n’avoir pas réussi à encadrer intelligemment le développement de l’application à succès –car oui, les dérives existent bel et bien, que d’avoir été incapable de réformer un secteur surprotégé, coupable de s’être trop longtemps reposé sur ses lauriers et d’avoir si pas ignoré, à tout le moins sous-estimé l’impact qu’aurait le numérique.

Notre capitale mérite mieux que cela. D’abord par ce qu’on ne prive pas du jour au lendemain 2000 travailleurs de leurs revenus en pleine crise économique. Ensuite, parce qu’on ne prive pas des centaines de milliers d’usagers d’un service de mobilité performant qui répond à un vrai besoin. Enfin, parce qu’on ne prive pas la capitale de l’Europe d’une opportunité de se montrer à la hauteur de sa réputation de ville ouverte et créative.

Dans Über Realismus, le dramaturge et philosophe allemand Bertolt Brecht s’intéresse à la nature même du réalisme dans la culture, poussant le spectateur à la réflexion critique lorsqu’il s’agit de s’attaquer à la complexité des rapports sociaux et aux idées véhiculées par la classe dominante. Il a notamment écrit ceci : « De nouveaux problèmes surgissent, qui exigent de nouveaux moyens. La réalité se transforme. […] Il nous faut marcher au même rythme impétueux que la réalité en mouvement. » Tout est dit. Plutôt que de nier le progrès, tentons plutôt de l’intégrer à notre réalité de façon juste et équitable.