Il fut un temps où la société émiratie était à la pointe du libéralisme dans la région. C’était avant car depuis des années, le pays s’est radicalisé et n’a guère fait de progrès concernant ces travailleurs immigrés venus d’un peu partout du monde.

– Chronique signée Sébastien Boussois, chercheur en sciences politiques associé au CECID (ULB).

Si le droit des travailleurs a longtemps été à la peine dans l’ensemble des pays du Conseil de Coopération du Golfe, certains font des avancées au moins significatives pendant que d’autres les dénigrent pour mieux masquer leurs propres faiblesses.

Après les droits des ouvriers sur les chantiers de la Coupe du Monde 2022 à Doha, c’est au tour des EAU de montrer leurs faiblesses en la matière.

En effet, alors que dernièrement des opérations de communication et de déstabilisation visaient à montrer du doigt les conditions des ouvriers au Qatar dans le cadre de la construction des stades de football, Dubaï tentait de nous faire oublier qu’elle faisait bien office de pionnière dans le traitement indigne des travailleurs étrangers sur son sol.

Alors qu’en 2019, Doha a enfin abandonné la kafala, ce système de parrainage ancestral des employés compliquant dramatiquement leur autonomie et libertés, posant les jalons d’un droit du travail dans le Golfe pour la première fois en partenariat avec le Bureau International du Travail (ONU), les Emiratis le maintiennent toujours.

Le phénomène est ancien. En réalité, ils se faisaient pourtant déjà largement remarquer dans les années 2000 pour les conditions de traitement infâmes des ouvriers du bâtiment essentiellement dubaïote.

Ainsi, pour la seule année 2004, 880 travailleurs immigrés étaient morts dans l’ensemble des Emirats mais essentiellement à l’époque concentrés à Dubaï dans la construction immobilière.

Dans le reportage de Giv Anquetil et Daniel Mermet diffusé dans l’émission Là bas si j’y suis le 29 mai 2006, intitulé "Dubaï l’eldorado ultra-libéral", les journalistes soulignaient que "Aux Emirats Arabes Unis, les travailleurs immigrés représentent 90% de la main d’œuvre dans le secteur privé (90% des 1,7 millions de travailleurs)." De plus, "pour veiller aux conditions de travail, les Emirats ont mis 80 inspecteurs pour surveiller 200 000 sociétés qui font venir et emploient les travailleurs immigrés... La principale préoccupation des Emirats étant le bon déroulement des constructions de palaces, la condition des ouvriers passe en second plan", concluent les journalistes. Mais ce n’est pas tout.

Au fond Dubaï est-il le énième parangon du libéralisme à tout crin faisant fi des règles humaines élémentaires de travail?

Probablement comme dans beaucoup de pays du Golfe de l’époque mais la ville est sous le feu des projecteurs beaucoup plus tôt de par son image et il faudra attendre seulement… 2018 pour voir quelques règles d’assouplissement et de modernité pour les travailleurs étrangers.

Dans un article paru chez les amis du Monde Diplomatique, Laurène Gris de Sciences-Po Aix, précise : "Lancée à vive allure dans la course à l’attractivité pour sortir de la rente pétrolière, l’économie de la fédération repose sur de fortes rivalités régionales, en particulier avec le Qatar voisin".

Mais "les Émirats arabes unis cherchent à soigner leur image pour apparaître comme un pays émergent sur la scène moyen-orientale et dans le monde arabe. Avec l’organisation de la Coupe du monde de football 2022 au Qatar, on a beaucoup parlé des conditions de travail des migrants, et on a mis le nez dans toute la zone. Avec cet assouplissement de la loi, les Émirats cherchent à se distinguer et à montrer que la situation est différente chez eux", poursuit-elle en reprenant les propos du géopolitologue Frank Tétart. Les Emirats sont donc bien en peine de critiquer leur voisin et ennemi qatari sur ce dossier.

Car c’est l’ensemble de ces pays qui a bien un intérêt à le faire et le modèle Dubaï aurait pu être l’occasion vu sa précocité de lancer cette réforme et d’être pionnière. En vain. Aujourd’hui, poussée par la modernisation côté qatari qui n’a plus eu le choix que de se lancer, les EAU le font en réalité sous la contrainte pour ne plus être montrés du doigt, eux-mêmes ayant passé leur temps depuis des années à pointer le leur sur Doha.

Pourtant, en 2016, l’organisation suisse Humanrights soulignait encore largement les blocages inhérents au système de travail émirati : "L'Etat empiète systématiquement sur la sphère privée de ses citoyen-ne-s et la communication à travers le web est strictement contrôlée. Les femmes sont discriminées par la loi et dans leur vie quotidienne. La violence domestique et les abus sont régulièrement soulignés dans les rapports. La violence à l’égard d’employé-e-s de maison et de travailleurs/travailleuses étrangers/étrangères qui ne jouissent guère de protection de la part de l'Etat contre l’exploitation et les abus est particulièrement répandue. La traite d’êtres humains et le travail forcé sont encore une réalité." Ne devrait-on pas évoquer la situation de l’allié émirati de choix dans la région, l’Arabie Saoudite ?

L’organisation de l’Exposition universelle de 2020 à Dubaï, déjà considérée comme "la plus grande exposition universelle de tous les temps" avec 4,32km2 de superficie, soit l’équivalent de 600 terrains de football pour 192 pays invités et une estimation de 25 millions de visiteurs, promettait de remettre sous le feu des projecteurs la question épineuse des travailleurs étrangers.

Dans un tweet du 21 octobre 2019, Isobel Archer faisait la promotion d’un rapport publié par son organisation Business and Human Rights sur la situation des travailleurs migrants à Dubaï un an avant l’ouverture de l’évènement : "Les travailleurs étrangers continuent de souffrir de l’exploitation et des abus y compris des retards voire des non-paiements de salaires ; mais aussi des limites à leur mobilité, des conditions précaires et dangereuses de travail, et un stress physique largement accentué par des conditions climatiques de chaleur exceptionnelle."

Le plus grave est que le comité d’organisation ne semble pas inquiet de la situation puisque "les 62 nouveaux projets qui ont été acceptés et distingués en janvier 2018 sont allés à des sociétés qui avaient été déjà montrées du doigt pour le traitement de leurs travailleurs ". Donc pourquoi y changer ?