La question de l’annulation des dettes souveraines détenues par la BCE a fait ces derniers temps l’objet de débats plutôt animés, et dans tous les sens. Madame Lagarde est montée aux créneaux en invoquant l’impossibilité statutaire pour la banque centrale de renoncer à ses créances. A l’inverse, plus d’une centaine d’économistes ont signé une tribune pour expliquer que le poids de la dette allaient limiter l’effort de redressement à consentir sur le vieux continent. On a même vu l’ancien chef économiste du FMI, Olivier Blanchard, employer un raisonnement des plus spécieux pour réfuter l’effacement en la qualifiant d’idée idiote ; selon lui, « une banque centrale fait partie de l’Etat. Si elle rachète de la dette publique sur les marchés, elle recevra les intérêts payés qu’elle lui reversera sous forme de dividende. Si elle annule la dette en question, elle ne recevra rien et ne reversera rien à l’Etat. Donc annuler la dette ne change rien. C’est un jeu à somme nulle». A contrario, certains pourraient en effet déduire du raisonnement de l’économiste français que pour autant que la BCE poursuive sa politique d’achats d’emprunts souverains, s’endetter est également un jeu à somme nulle puisque les intérêts payés reviennent sous forme de dividendes… Dans les deux cas, il est évidemment fait abstraction du remboursement.

On comprend aisément que des personnalités ayant ou exerçant encore de hautes responsabilités dans un organisme international ne puisse accepter le principe même d’une annulation d’une dette. On n’imagine pas le Roi Philippe défendre l’instauration d’une république… Plus sérieusement, chacun sait qu’annuler une dette pas d’une opération a priori recommandable ; ce serait ouvrir la porte aux revendications les plus diverses. Si la BCE s’est résolue à acquérir de la dette publique européenne jusqu’à en posséder 25%, c’est uniquement pour neutraliser l’impact exceptionnel de la pandémie. Il n’en reste pas moins que dans tous les commentaires sur l’annulation ou le remboursement des dettes, il y a une grande absente : l’économie réelle.

Pour être capable de rembourser, il faut en avoir les moyens et compter que les rentrées fiscales et l’éventuelle compression des dépenses est pour le moins audacieux. Jusqu’à ce jour personne n’a trouvé de meilleur moyen pour s’enrichir que d’exporter ; à cet égard, si prise globalement l’Europe sauve la mise, c’est principalement à l’Allemagne qu’elle le doit. Individuellement plus de la moitié des pays de la zone euro sont commercialement structurellement déficitaires. Ce n’est pas le fruit du hasard si les pays les plus industrialisés comme la Chine, la Corée ou l’Allemagne, sont depuis des années les gagnants du monopoly commercial : en moyenne, les trois-quarts des exportations dépendent du potentiel industriel d’un pays. L’industrie allemande représente 23% de son PIB et plus de 80% de ses exportations. A l’inverse, l’industrie française ne participe au PIB national qu’à concurrence de 12% et ses principaux secteurs exportateurs, aéronautique, automobile et tourisme, ne respirent pas la grande forme. La Belgique est au milieu du gué. Redéployer un potentiel industriel demande du temps, certainement plus d’une génération, et dans le cas de l’Europe, il faudrait que tous les pays y parviennent, ce qui est loin d’être garanti ! A défaut, l’austérité sera de mise, une austérité qui rejaillira sur l’Allemagne dont plus de la moitié des exportations est à destination de l’Europe. Ne nous voilons pas la face : si l’annulation des dettes n’est pas aujourd’hui à l’ordre du jour, le risque est grand de voir, un jour, la BCE confrontée à des créances douteuses.

Techniquement rien n’empêche la BCE d’annuler une dette souveraine ; en 2013, dans un document publié par la Banque des Règlements Internationaux, la banque des banques centrales, le directeur général de l’époque, l’espagnol Jaime Caruana écrivait : « Les banques

centrales ne sont pas des banques comme les autres. Elles ne recherchent pas le profit. Elles n’ont pas les mêmes contraintes que les institutions privées. Concrètement, cela signifie que la plupart des banques centrales pourraient perdre de l’argent au point d’avoir des fonds propres négatifs tout en continuant à fonctionner normalement. ». (1)

Juridiquement, les actionnaires de la BCE sont parfaitement libres de revoir ses statuts.

Nos concurrents sur la scène internationale ne se posent pas toutes ces questions : ils agissent : avec d’autres moyens peut-être, mais ils agissent. Nous n’avons certes pas une monnaie internationale comme les Etats-Unis, nous pratiquons la liberté des changes que ne fait pas la Chine, nous ne maîtrisons pas notre dette en interne comme le Japon; notre situation est donc différente, mais en fin de cause la confiance dans une monnaie résulte de la bonne santé de l’économie.

Si, le moment venu, le remboursement de dettes à l’égard de la BCE risque de déforcer l’économie européenne, il fera l’objet d’une négociation politique dont l’issue ne fait guère de doute, tout simplement parce qu’un échec aurait des effets pervers sur l’ensemble de l’Europe. Dans l’immédiat après-guerre, les Etats-Unis d’Eisenhower et Marshall avaient compris que leur propre redressement dépendait du vieux continent; la situation de l’Allemagne d’aujourd’hui n’est guère différente. La négociation sera dure, mais personne ne pourra se permettre un échec. Ce sera vraisemblablement l’opportunité pour l’Europe d’imposer définitivement sa propre logique, celle de la solidarité. Celle-ci vient pour la première fois de se manifester à l’occasion du plan de de redressement Next Generation EU ; elle se manifestera sans doute de la même manière si l’Europe elle-même, munie de ses ressources propres, augmente le capital de la BCE.

(1) (D.Archer et P.Moser-Boehm « Central Bank finances » BRI Bis paper p1 71 Avril 2013.)