L'échéance électorale américaine de novembre inquiète les experts du monde entier. Pour beaucoup, l'avènement d'une administration Trump 2.0 serait synonyme d’une guerre commerciale avec l'Europe et d'un nouvel exode des forces militaires américaines, deux scénarios de nature à déstabiliser le Vieux Continent. D'autres estiment qu'une victoire du candidat démocrate Joe Biden pourrait marquer la fin d'une politique considérée comme favorable au marché, avec à la clé une véritable débâcle boursière. Mais tout le monde semble oublier que les années électorales sont généralement fastes pour les actions. Si l'on en croit le long historique du S&P 500 (en dollar américain), depuis 1926, les actions américaines se sont inscrites en hausse dans 83% des cas lors des années d'élections présidentielles, avec un rendement total moyen de 11% et des gains majoritairement réalisés après le mois de juin. Malgré le contexte particulier que nous connaissons cette année, voilà qui est de bon augure pour les États-Unis, la Belgique et l'Europe.

Le sentiment et les partis pris politiques expliquent ce profond pessimisme. La plupart des investisseurs américains considèrent les démocrates de Joe Biden comme « anti-business » et les républicains de Donald Trump comme « pro-business ». Les démocrates d'Amérique s'inscrivent dans une stratégie d'augmentation de la dépense publique, de redistribution des revenus et d'assouplissement de la réglementation. Les investisseurs estiment que de telles politiques portent atteinte aux droits de propriété et perturbent le bon déroulement des affaires. De leur côté, les républicains misent sur la libéralisation du marché et la diminution des impôts, des pratiques a priori plus favorables aux entreprises. Et pourtant, tant les démocrates que les républicains votent tour à tour des lois bien et mal accueillies par les marchés. Ils relèvent ou baissent les impôts, durcissent ou allègent la réglementation, et prennent des mesures qui influencent les prix et les droits de propriété. Au final, les marchés s'accommodent peu ou pas des uns comme des autres.

Mais ces biais forgent la confiance, et dictent les rendements. En cas de victoire démocrate, les craintes des investisseurs se traduisent par des rendements plus modérés l'année de l'élection, de l'ordre de 7,4% en moyenne. Ils grimpent à 16,2% l'année suivante lorsque le marché est soulagé de voir que le président nouvellement élu n'est pas à la hauteur de ses promesses de campagne. Quand les républicains l'emportent, les rendements se hissent à 15,2% en moyenne durant les années électorales, portés par les attentes élevées des investisseurs. Ils tombent à 2,6% l'année suivante, lorsque le camp républicain, lui non plus, ne répond pas aux attentes.

Dans un cas comme dans l'autre, les actions se portent mieux en fin d'année électorale, lorsque l'incertitude se dissipe. Les élections primaires organisées par les partis américains pour désigner leurs candidats favorisent un climat d'incertitude et minent la confiance. Cette année, plus de vingt démocrates ont brigué l'investiture, à grands coups de promesses aussi farfelues qu'inquiétantes, créant un profond chaos. Les rendements médians dégagés par les actions américaines sur le premier semestre d'une année électorale atteignent tout juste 1,1%. On n'en était pas très loin cette année (-4%), et ce malgré le marché baissier induit par la crise sanitaire.

À mesure que le scrutin approche, l'incertitude décroît et favorise la hausse des marchés. Les choses se précisent en effet avec la nomination de Joe Biden. Déjà, ses premières propositions politiques contribuent à façonner les attentes et apportent un peu de clarté. Tout comme la désignation de sa colistière, la sénatrice Kamala Harris. Nous verrons bientôt comment chaque campagne parvient à mobiliser les électeurs, en usant des canaux numériques, COVID oblige. Chaque étape franchie fait baisser d'un cran l'incertitude, et dope les actions à mesure que novembre approche. Le S&P 500 a progressé de 8% depuis la dernière séance du mois de juin. Pas étonnant que les actions belges, qui lui sont corrélées, s'inscrivent en hausse de 7,7%. Si certains facteurs propres aux entreprises peuvent influencer des bourses de taille modeste comme celle de Bruxelles, la plupart des marchés développés évoluent généralement de concert. À 0,66, la corrélation qui unit les actions belges et américaines ces 20 dernières années est plutôt élevée sachant qu'à 1,00 elles évoluent en parfaite symbiose et à -1,00 dans des directions diamétralement opposées.

Les grands experts de ce monde pensent que 2020 sera différent. Selon eux, l'avance de 7,3 points de Joe Biden dans les sondages électoraux est le signe que la récession et la réponse apportée par Donald Trump à la crise du COVID lui coûteront sa réélection. Ils prétendent que si l'actuel président a congédié son directeur de campagne en juillet, c'est que celle-ci bat de l'aile. Les investisseurs craignent qu'un raz-de-marée Biden n'ouvre la porte à des politiques radicales d'étouffement du marché.

Mais ceci n'est que supputations. Rappelons que durant l'été 2016, Donald Trump rendait 8 points à la démocrate Hillary Clinton dans les sondages. Il était décrié par des proches de son propre parti. Mais en Amérique, les sondages n'ont que peu de valeur. Au final, c'est le Collège électoral, dont la composition est fonction des résultats de chaque État, qui élit le président et le vice-président. Donald Trump est sorti vainqueur en motivant les électeurs des États clés contrôlés par les républicains.

Précisons encore qu'en 150 ans, jamais un vétéran comme Biden n'a réussi à donner la victoire aux démocrates. Pour galvaniser les foules et motiver l'électeur à se déplacer, il leur faut des Barack Obama ou des Bill Clinton, de la fraîcheur, des visages neufs qui sauront nourrir les espoirs et les rêves du peuple. Biden a tout d'un vieillard grisonnant et ennuyeux.

Trump, quant à lui, ne stigmatise plus les démocrates. Et il se garde bien de faire de grandes promesses comme en 2016. Il semble viser sa réélection comme une validation de son premier mandat, une stratégie qui, historiquement, n'a jamais porté ses fruits. L'électeur, lui, attend des engagements. Il pourrait changer de tactique, mais tout reste à faire.

Quelle que soit l'issue du scrutin, aucune législation importante ne peut aboutir sans un Congrès largement acquis à l'un des deux partis. La course aux alliances vient seulement de commencer, dès lors que la crise sanitaire a retardé les primaires dans de nombreux États. Des facteurs structurels empêcheront très probablement la formation d'une majorité suffisante et rendront très difficile l'adoption de grands projets de loi. En 2009 et en 2010, alors que son parti contrôlait les deux chambres, le président Obama a été contraint d'édulcorer ses réformes des soins de santé et du secteur financier pour les faire adopter. Même chose pour la réforme budgétaire de Donald Trump en 2017.

Que l'issue des urnes soit favorable aux républicains ou aux démocrates, les deux scénarios sont haussiers pour 2020 et 2021. Dans le cas d'une investiture républicaine, l'année où se tiennent les élections et la première année de mandat voient une progression de 13,1% en moyenne, avec une majorité des gains réalisés au cours des premiers mois. Avec un démocrate à la Maison-Blanche, celle-ci s'inscrit à 15,9%, grâce à de très bonnes premières années de mandat.

Bien sûr d'autres facteurs que la politique influencent les marchés, mais elle devrait à nouveau apporter un précieux soutien aux actions mondiales, n'en déplaise à certains.