Les citoyens ne souhaitent plus subir les nuisances réelles ou perçues liées à l’activité économique. Cette tendance ne risque-t-elle pas de simplement menacer l’économie ?

– Chronique signée Bernard Piette, Directeur Général de Logistics in Wallonia

De tous temps, activités économiques et activités de vie ont cohabité ; les corons étaient construits près des charbonnages, les usines étaient au centre des villes et en constituaient le principal pôle d’attraction… Mais au cours de ces dernières années, les citoyens s’expriment et s’organisent car ils ne souhaitent plus subir les nuisances réelles ou perçues liées à l’activité économique. Cette tendance ne risque-t-elle pas de simplement menacer l’économie?

De toutes les activités économiques, l’activité de transport a ceci de particulier, elle nous impacte tous à des degrés divers. Quoi que nous achetions dans nos magasins favoris, cette marchandise a dû être transportée. C’est d’autant plus vrai que certains de nos produits de consommation courante tels que oranges et bananes ne peuvent encore être produits sous nos latitudes, malgré le réchauffement climatique...

Cette activité nous concerne également dans nos déplacements. Nous sommes effectivement nombreux à pester contre les colonnes de camions sur nos routes en déplorant les encombrements, les effets sur l’environnement ou encore l’impact (perçu) sur la sécurité routière.

Je ne peux m’empêcher ici d'observer une situation qui pourrait relever de la schizophrénie : les citoyens que nous sommes veulent un environnement sain mais les consommateurs que nous sommes tout autant veulent pouvoir disposer des produits qu’ils souhaitent au moment où ils le souhaitent.

Deux exemples récents ont illustré cette cohabitation parfois difficile. La déconstruction (et non la démolition, la nuance est importante) du Pont des Trous à Tournai est l’aboutissement d’une saga de plus de dix ans ; la population s’opposait à la reconstruction d’un pont auquel elle se dit attachée bien que n’ayant qu’une faible valeur patrimoniale. Or l’enjeu est de taille, afin de palier et / ou de contenir l’impact environnemental du transport.

Le transport fluvial doit pouvoir prendre une part plus importante dans la répartition modale (il faut savoir à ce sujet que le transport routier représente largement plus de 75% des transports en Belgique). La tendance dans le transport fluvial est d’une part à l’augmentation du transport de marchandises par conteneurs et, d’autre part, à la mise en œuvre de bateaux de plus grande dimension. Il était donc fondamental de pouvoir adapter l’Escaut à ces évolutions surtout dans la perspective de la future liaison Seine-Escaut ; sans compter que cette adaptation permettra d’éviter de nombreux camions supplémentaires sur nos routes.

Le second exemple est la future implantation d’Alibaba ; ici aussi, certaines critiques commencent à poindre sur l’intérêt d’accueillir une telle activité dans notre région. Alibaba est évidemment l’étendard d’une tendance lourde : la croissance du commerce en ligne et certains prétendent qu’il menace le commerce de proximité. Or, non seulement Alibaba n’est qu’un acteur de l’e-commerce parmi d’autres mais surtout, l’existence même d’une telle entreprise est la conséquence de nos habitudes de consommation et non l’origine. En ce sens, chacun d’entre nous en tant que consommateur endosse sa part de responsabilité même minime dans la manière dont les activités de transport s’organisent sur notre territoire.

Ces deux exemples récents montrent que l’effet NIMBY (Not in my backyard) est bien présent dans notre pays et tend à se généraliser. Certains projets ont en effet pris du retard afin de pouvoir rencontrer les préoccupations parfois légitimes des riverains. D’autres tels que le Stade National ont été purement et simplement abandonnés. Pourtant, l’effet NIMBY n’est pas une fatalité et peut s’anticiper. Une telle anticipation est même, le plus souvent, autrement rentable : entre l’investissement dans une campagne d’information et de sensibilisation préalable d’une part et des pénalités de retard ou un conséquent manque à gagner pour les investisseurs d’autre part, le choix semble vite fait.

À ce sujet, nos voisins néerlandais ont des années d’avance ; ne prenons que l’extension du Port de Rotterdam "Maasvlakte 2" inaugurée en 2013. Ce projet pharaonique d’une valeur de 3 milliards d’euros n’a fait l’objet "que" de dix-huit recours et cela grâce à une campagne de communication proactive vers la population. Autre projet, la traversée autoroutière de Maastricht : projet de 1,2 milliard d’euros dont l’exécution fut accompagnée par un team d’une dizaine de personnes dont l’unique mission était d’aller au-devant des préoccupations de la population. Ces exemples montrent donc qu’il est possible de combiner économie et vie en société même si de plus en plus d’acteurs néerlandais s’inquiètent du "verdozing" du paysage néerlandais ; à savoir la multiplication de centres de distribution de grandes dimensions et ce malgré des règles d’aménagement du territoire plus strictes que chez nous.

Alors pourquoi cela semble-t-il plus compliqué chez nous ? Les raisons en sont multiples et les habitudes ont la peau dure : les acteurs économiques et / ou publics ne voient pas toujours l’intérêt de partager de l’information avec la population, la population se méfie parfois irrationnellement de toute initiative venant des autorités ou d’entrepreneurs, la législation relative à l’aménagement du territoire est parfois complexe, les grands projets touchent à de multiples dimensions qui sont parfois difficiles à appréhender et à expliquer…

Quoi qu’il en soit, la création d’activités économiques reste le meilleur levier pour assurer le bien-être du plus grand nombre. L’avenir est donc à la concertation et à la nécessité de créer des espaces où toutes les parties prenantes de ces projets peuvent réellement se rencontrer, s’échanger des informations afin d’en comprendre les tenants et aboutissants et ainsi créer un climat de confiance et de dialogue. Une réconciliation entre économie et citoyens me semble nécessaire afin de permettre à notre pays de continuer à se positionner comme une terre favorable au développement économique.


Bernard Piette, Directeur Général de Logistics in Wallonia, le Pôle de Compétitivité wallon dédié au secteur Transport, Logistique et Mobilité