Une carte blanche signée Stéphanie Heng, politologue, experte en communication, et Alban de la Soudiere, polytechnicien, fonctionnaire international.*

"Whatever it takes" – Episode 1 : Super Mario

La deuxième crise économique majeure qu’aura connue le monde en à peine plus d’une décennie amène l’UE vers des territoires inconnus dans les domaines tant politiques qu’économiques.

Economiquement, la crise précédente avait déjà montré la voie avec des taux faibles voire négatifs et la création monétaire massive via le "Quantitative easing", au son du "whatever it takes" de Super Mario (Mario Draghi, alors patron de la Banque Centrale Européenne, BCE).

Toutes les conséquences de ces politiques non conventionnelles n’avaient pas encore été bien appréhendées, et certains comme la conservatrice cour constitutionnelle allemande de Karlsruhe avaient crié "au loup". La Cour de justice de l’UE n’avait pas suivi et, comme la cour allemande n’a d’autorité que sur la Bundesbank et non sur la BCE, l’impact, quoique non négligeable, reste limité, mais l’avertissement au moins psychologique est clairement là : on était allé au-delà des schémas habituels et des mandats politiques ou économiques tels que compris jusqu’alors.

Et pourtant, devant l’ampleur de la nouvelle crise due à la pandémie de covid-19, on est en train d’aller beaucoup plus loin.

"Whatever it takes" – Episode 2 : E. Macron at A. Merkel contre les “frugaux”

A l’initiative du Président français Emmanuel Macron et de la Chancelière allemande Angela Merkel, un plan encore beaucoup plus ambitieux se dessine : il comprend principalement – et c’est la partie la plus radicale - une augmentation directe (le budget proprement dit) et une augmentation indirecte (les emprunts UE "en commun" versés à des Etats particulièrement frappés par la crise) du budget commun central de l’UE. Que l’on y soit favorable ou non, cela signifie un pas conséquent vers plus de fédéralisme et plus d’éléments de souveraineté transférés par les Etats membres à l’UE et notamment à la Commission européenne.

Ce n’est pourtant pas le sujet du fédéralisme en soi qui a rendu le débat difficile, particulièrement avec les "frugaux", ce groupe d’Etats mené par les Pays-Bas et peu favorable au plan franco-allemand. Au contraire, ces Etats "frugaux", à l’exception du Danemark, pourraient dans l’ensemble être classés plutôt pro-européens et assez favorables à plus de fédéralisme, à condition que tout le monde joue le jeu. Et c’est bien là que se trouve la pomme de discorde.

Cigales et fourmis

Vu par les promoteurs du plan et les Etats, principalement du sud, qui en seront les grands bénéficiaires, il s’agit de solidarité, une dimension importante de l’UE, devant une crise plus grave que tout ce qu’on a pu voir de mémoire d’Européens.

Vu par "les frugaux", il s’agit aussi de générosité de la part de ceux qui vont ainsi aider les plus touchés à se relever de cette crise. Cela n’est pas déraisonnable, mais ils constatent que ceux qui font appel à leur générosité sont aussi ceux qui ont oublié de réparer le toit quand il faisait beau, pour reprendre une expression de l’ex-Directrice générale du Fonds Monétaire International (FMI) et maintenant patronne… de la BCE. En particulier, la plupart de ces demandeurs n’ont pas souvent respecté les règles communes d’orthodoxie budgétaire de l’UE, parfois même jamais depuis une vingtaine d’années qu’elles sont en place, alors qu’il n’y a eu sur la période que peu d’années de récession effective. Les "frugaux" trouveraient bien normal qu’en échange de leur générosité ils obtiennent des engagements fermes et un peu plus de contrôle sur ce point à l’avenir.

Des compromis se dessinent, mais tant les "frugaux" que le Parlement européen n’ont pas fini de faire entendre leur voix. Par ailleurs, des questions restent ouvertes sur les conséquences à moyen terme de la création monétaire massive et du niveau des taux d’intérêts, qu’ils restent négatifs longtemps (déflation ou autres risques mal appréhendés aujourd’hui ?) ou, pire encore, qu’ils reviennent un peu trop vite en territoire positif, ce qui rendrait la dette parfaitement insoutenable alors qu’on est justement en train de l’augmenter à nouveau.

Force est de constater que politiquement et économiquement on entre en territoire inconnu, avec sans doute des risques, mais pour les bonnes causes de la sortie de crise et de la poursuite de l’idée européenne, qui nous a tant apporté depuis la dernière guerre mondiale.

*Les auteurs s’expriment à titre personnel.