Une chronique signée Eric T’Scharner, Chief Everything Officer de HASA Optix Belgium.

Au début du COVID19, notre activité s’est fortement ralentie - nous créons et fabriquons du matériel chirurgical pour les chirurgiens ophtalmologues. Nos clients sont des hôpitaux et cliniques partout à travers l’Europe et nous-mêmes ou nos distributeurs ne pouvons évidemment plus avoir accès aux blocs opératoires. De plus, toutes les interventions chirurgicales non urgentes (celles que nous traitons) sont reportées. Il devient également compliqué voir mal venu de prospecter de nouveaux clients dans le monde médical qui a bien d’autres priorités

Nous nous sommes trouvés très rapidement devant la nécessité, comme la plupart des entreprises, de prendre des décisions difficiles mais qui devaient être rapides et radicales : devons-nous mettre l’équipe au chômage technique. Pour la petite histoire, nous venions de recapitaliser la société et ce retard sur nos prévisions va plus que probablement nécessiter une remise de fonds des actionnaires. Dans cette phase de croissance forte, nous ne disposons pas des réserves nécessaires pour tenir plusieurs mois sans, ou une activité amputée.

Nous avons commencé par renvoyer les membres de l’équipe chez eux et mis en place le télétravail. Mais rapidement, nous nous sommes rendus à l’évidence, nous n’avons pas assez de travail pour occuper l’équipe

Il y a quelques jours, l’un de mes associés m’a parlé d’un stock de lunettes de protection que nous pouvions acquérir à bas cout. Nous les avons achetées et avons proposé à une vingtaine d’hôpitaux de les leur offrir. Les retours ont été massifs et les centaines de lunettes se sont écoulées très rapidement.

Un groupe hospitalier bruxellois nous a alors demandé si nous n’avions pas des blouses de protection. Après quelques recherches, nous avons trouvé un lot sur lequel ils ont pu faire une offre. Les demandes se sont ensuite enchaînées non seulement de la part d’hôpitaux belges, européens mais également australiens et canadiens.

Devant ces retours, parfois de groupes multinationaux, nous nous sommes dits que nous devions continuer.

A la suite de cela, nous nous sommes réunis virtuellement et avons donc décidé ce vendredi soir de constituer une cellule de trois personnes dont le seul rôle est de répondre aux demandes des hôpitaux en matière de "disposables" (lunettes de protection, blouses, gants, masques, etc.).

Notre action n’est qu’une minuscule pierre à l’édifice mais la satisfaction et la motivation qu’elle procure à notre petite équipe est déjà une récompense en soi. Une précision : notre but n’est bien sur pas de faire du profit et nous mettons les hôpitaux directement en contact avec les fournisseurs quand c’est possible et nous contentons d’une marge minimale destinée à couvrir les frais quand les marchandises doivent passer par nous.

Comme beaucoup d’entre nous, j’ai beaucoup lu ces dernières semaines et il est certain que les événements que nous vivons sont sans précédent (en tous cas pour ma génération) et les temps incertains qui sont devant nous vont affecter fortement et durablement nos entreprises – je pense notamment à tous ceux qui sont dans le "retail" et qui ont du fermer leurs points de vente du jour au lendemain tels que Mnhattan’s burgers et les biscuits Dandoy qui sont de très belles entreprises que je connais bien et dont j’admire la capacité de résilience malgré l’extrême difficulté de la situation.

Mais au-delà de l’aspect économique, certes crucial, je pense que nous devons mettre à profit cette période pour être plus proche de nos employés et de nos clients ou en tous cas proches différemment. C’est cela aussi que nous découvrons dans ce changement d’activité temporaire qui est le nôtre.

Je suis quelqu’un de profondément libéral mais il est temps que nous soyons plus "purpose driven" Dans le futur, je pense que le consommateur va de plus en plus se diriger vers des entreprises qui "redistribuent à la communauté". Les sociétés qui performeront serons celles qui non seulement "do well" mais aussi "do good".

Nous attendons bien entendu tous avec impatience la fin de cette crise, mais aujourd’hui profitons de cet "état de grâce" ou l’empathie prime sur le profit pour repenser durablement la façon dont nous travaillons. Pourquoi, par exemple, ne pas créer un registre des engagements dans lequel chaque citoyen et donc chaque entrepreneur écrirait ce qu’il s’engage à prendre comme action durable. Ce registre pourrait être le signal devant lequel nos politiques ne pourraient rester indifférents – nous pourrions d’ailleurs ouvrir un registre spécial pour reprendre leurs engagements propres …

Le paradoxal de cette situation est qu’en étant poussé à prendre le chemin du "do good", nous récoltons du "do well" puisque nous entrons en contact, d’une façon différente certes, avec des hôpitaux qui ne nous connaissaient pas. Peut-être nos clients de demain …. Mais cela c’est pour plus tard.

Nous étions à la recherche d’un projet plus social à côté de notre activité commerciale et si cela continue, peut-être devrons nous un jour "remercier le COVID19" de nous avoir poussé sur cette voie, certes pas très rentable financièrement mais combien enrichissante pour chacun d’entre nous.

Ask not what your country can do for you …. Tous les économistes s’accordent pour dire que les PME sont au cœur du système, c’est aujourd’hui que nous avons une fenêtre pour agir au-delà des difficultés que nous rencontrons.