Une chronique* signée Stéphanie Heng, politologue, spécialiste en communication et Alban de la Soudière, polytechnicien, fonctionnaire international

Le PS a introduit une proposition de loi visant à interdire provisoirement les licenciements pour « éviter un tsunami social » et encourager la relance.

Faut-il interdire les licenciements pendant la crise du covid-19 ?

Cela part d’un bon sentiment, et d’autres pays ont lancé des initiatives similaires (ex. : Espagne). Mais cela dénote aussi d’une certaine méconnaissance de l’économie réelle, celle des entreprises privées. Cette méconnaissance est malheureusement très largement partagée dans la classe politique.

Les entreprises ne licencient pas par plaisir. On nous rétorquera qu’elles sont surtout motivées par le profit et l’intérêt des actionnaires. C’est vrai, bien qu’il soit important de garder à l’esprit que sans ce profit et l’investissement des actionnaires, les entreprises n’existeraient pas ou seulement celles possédées par l’Etat, avec l’efficacité qu’on leur connaît souvent. Les grands succès économiques de l’Union soviétique ou de la Corée du Nord sont là pour le rappeler. Séoul et Pyongyang étaient sur la même ligne il y a septante ans. La Chine n’a véritablement décollé économiquement que depuis que Deng Xiaoping a introduit l’économie de marché dans son communisme.

Le problème n’est plus le profit mais tout simplement la survie

De toute façon, ce n’est pas vraiment la question aujourd’hui : avec sous nos yeux la crise économique la plus violente qu’ait connue la planète depuis au moins la dernière guerre mondiale, pour beaucoup d’entreprises le problème n’est plus le profit mais tout simplement la survie.

Les licenciements sont déjà bien encadrés en Belgique. Il faut cependant veiller à ce que des entreprises pas forcément très touchées par la crise du covid-19 n'essaient pas de profiter de l'occasion pour tenter de faire passer des licenciements qui n'auraient pas été possibles en temps normal. Par exemple, certains employeurs pourraient être tentés de licencier des ‘whistleblowers’ ou des travailleurs vulnérables comme des femmes enceintes ou revenant de leur congé de maternité. Il faut donc clairement bien faire respecter les règles existantes, mais ce n'est sûrement pas le meilleur moment pour imposer des contraintes supplémentaires aux entreprises qui vont, pour certaines, de toute façon avoir beaucoup de mal à repartir ou même à survivre tout court.

Par contre, il faut sans doute renforcer le concept de « flexisécurité », rendu célèbre par le Danemark : il s’agit, en résumé, de protéger le travailleur licencié par une indemnisation de chômage et des offres de formation professionnelle améliorées, tout en laissant une souplesse raisonnable aux entreprises pour gérer leur main-d’œuvre en fonction du niveau effectif d’activité économique. Particulièrement pendant la crise en cours, cette souplesse leur serait nécessaire afin de pouvoir s'adapter à un environnement difficile, instable et sans grande visibilité.

Enjeux du concept de flexisécurité

La flexisécurité demande cependant un consensus social, qui n’est pas toujours dans la culture des pays qui veulent le mettre en œuvre. D’abord, cela suppose un niveau de fiscalité et de redistribution plutôt élevé, mais sur ce point la Belgique n’innoverait pas beaucoup étant donné qu’elle partage avec la France et justement le Danemark le trio de tête de l’OCDE en la matière. Par contre, cela demande aussi que le travailleur qui bénéficie de l’aspect « sécurité » du dispositif en accepte les contraintes, notamment de fortes limites dans les possibilités de refuser une offre d’emploi de remplacement ou une formation dans un domaine professionnel différent de ses compétences initiales, mais prometteur en terme d’emploi. La Flandre s’y est essayée un peu, mais la Belgique francophone y semble encore assez réticente. Nécessité fera-t-elle loi ? Encore une fois, la crise actuelle est tellement exceptionnelle qu’il faudra bien faire des efforts d’adaptation.

*Les auteurs s’expriment à titre personnel.