En ce temps de crise où le quotidien peut être bouleversé à tout moment par des causes géopolitiques, sanitaires, économiques ou sociales dont les effets réciproques et imprévisibles rendent la gestion des affaires publiques particulièrement difficile, il est un évènement largement passé sous silence qui est néanmoins significatif et porteur d’espoir : la requalification par l’Agence de notation Standard & Poor’s de la dette de l’Union Européenne de « AA+ perspective stable » à « AA+ perspective positive », laissant entrevoir un rétablissement à terme de sa notation « AAA », perdue il y a quelques années.


Cette modification, particulièrement surprenante dans un environnement aussi instable, est, sans aucun doute, attribuable aux perspectives créées par les décisions « historiques » prises lors du récent sommet de l’UE concernant un Plan de Relance d’€ 750 milliards, financé par l’ emprunt et bénéficiant – par le truchement des articles du Traité – d’une garantie conjointe et solidaire des 27 Pays Membres.

Cette décision de S. & P. paraît d’autant plus significative qu’elle émane d’une institution américaine, peu suspecte d’être manipulée par des intérêts européens. Elle peut être interprétée comme vote de confiance objectif sur une volonté affirmée d’une reprise du processus d’intégration européenne, bloquée au détriment des progrès réalisés ces dernières années par les forces « nationalistes » qui mettaient en cause la stabilité de l’€ et la survie de l’UE elle-même.

Etant donné la crise économique d’une amplitude inédite qui nous guette, les 27 PM ont tout intérêt à éviter qu’une crise monétaire ne vienne s’y superposer, entraînant la ruine du continent dans son sillage. Cela ne peut être assuré qu’en renforçant la cohésion du Marché Unique et en se donnant la capacité d’affronter conjointement les défis causés par les profondes perturbations dans les relations internationales.

C’est l’évidence « contraignante » de ce constat qui sous-tend l’analyse de S. & P. qui doit - comme le veut la procédure - encore être validée dans les faits avant d’être confirmée. Le hasard (malencontreux) de la Covid a donc créé les circonstances propices à surmonter les blocages politiques, apportant une nouvelle preuve que l’Union ne progresse que confrontée à une crise.

L’objectif ne peut, cependant, se limiter à la seule relance de l’économie de l’UE car celle-ci est profondément ancrée dans un système économique et financier international où il s’agira d’être capable de défendre avec acharnement les intérêts des 27 et notamment de jouer un rôle indépendant des Etats-Unis et de la Chine. Pour ce faire, l’Union doit se fixer plusieurs objectifs constitutifs d’une véritable « souveraineté européenne » qui, au-delà d’une politique étrangère et de défense commune, que je n’aborderai pas ici, doit nécessairement s’appuyer sur le renforcement et la pérennisation du rôle de l’€ si l’Union veut se libérer de la tutelle du Dollar américain qui confère un pouvoir exorbitant aux Etats-Unis sur la scène mondiale.

Comme suggéré dans mon dernier article, le Plan de Relance doit être accompagné prioritairement par l’extension de l’Eurozone à l’ensemble des 27 PM. Au-delà du Danemark, déjà lié à l’€ au travers d’un « currency board », les 7 PM restant y ont souscrit dans le traité ; il s’agit donc simplement d’exiger son application à défaut de quoi les récalcitrants devraient quitter l’Union.

La superposition de l’UE et de l’Eurozone procurerait aux 27 des multiples avantages, en particulier un meilleur alignement des intérêts des PM évitant ainsi les conflits d’intérêts. Pour accélérer la transition, un « Fonds de Convergence », financé sur le modèle du Fonds de Relance (à hauteur de € 50 à 100 milliards ?) pourrait être envisagé ainsi que d’offrir - à titre d’incitation - des taux de conversion avantageux aux pays candidats. Ce coût serait très inférieur aux bénéfices retirés à long terme, notamment dans la perspective, déjà retenue dans le Plan de Relance, de renforcer l’assise fiscale du budget européen en développant ses « ressources propres ».

Ensuite, les conditions préalables au développement d’un véritable « marché des capitaux » européen libellé en € seraient enfin réunies, sortant de l’impasse les tentatives infructueuses, depuis 2014, d’instaurer une illusoire « Union des Marchés des Capitaux ». Ce marché serait doté d’un secteur vibrant de dette publique, comprenant, en plus de la dette « souveraine » des pays Membres, celle de la dette souveraine européenne mutualisée créant d’un seul coup un « actif sûre » pouvant servir d’étalon pour l’émission d’autres obligations. Libéré de tout risque de change, un marché pan-européen d’actions pourrait ainsi se développer, facilitant les opérations de fusions/acquisitions, notamment dans le secteur bancaire trop fragmenté.

Cette situation favoriserait, à son tour, la transmission de la politique monétaire de la BCE et, représentant dorénavant les 27, lui permettrait d’assumer un rôle plus actif dans la politique de change de l’€. En poursuivant un objectif à moyen et long terme d’augmenter la part de l’€ dans le règlement et le financement des échanges internationaux et d’en faire une « monnaie de réserve » alternative au $, la BCE réduirait la dépendance du système bancaire européen au marché monétaire américain et au bon vouloir de la FED, réduisant la menace du chantage que la domination actuelle du dollar fait peser sur les relations internationales.

Cette capacité d’indépendance prend toute sa valeur dans le cadre des tensions Sino-Américaines dont une des conséquences viserait à la création d’un monde bipolaire où l’Europe resterait au balcon ! Il est indispensable que la monnaie unique n’abandonne pas au Renminbi le rôle d’alternative au $ ; un € dont l’assise serait les 27 PM n’a rien à craindre d’une concurrence du régime chinois, celui-ci souffrant d’un déficit de confiance qui, à l’aune des développements géopolitiques récents (Hong Kong, Ouïgours, Mer de Chine, etc.), n’est pas près de disparaître. Par contre, le maintien de l’€ dans l’orbite du $ ne peut que renforcer la vassalisation de l’UE et indirectement renforcer la position de la Chine.

Malgré une argumentation rationnelle qui devrait emporter l’adhésion des 27, la difficulté véritable ne se situe pas au niveau d’un désaccord financier entre PM dits « frugaux », « solidaires », ou «prodigues » comme les compte-rendu du Sommet l’ont laissé entendre : il ne s’agit rien de moins que d’engager un processus irréversible de « fédéralisation » de l’Union qui semble être la seule réponse crédible aux défis d’une interdépendance planétaire toujours plus étroite liée au climat, aux échanges, à la technologie, à la santé etc., ce qui rend le choix d’un repli identitaire « national » inconcevable. A terme cela implique l’émergence d’une « souveraineté européenne » avec des « pouvoirs régaliens » exercés au nom de l’ensemble des citoyens.

Cette mutation, qui correspond peut-être aux impératifs inattendus de changements que la crise de la Covid n’a fait qu’accélérer et renforcer, implique un bouleversement dans l’exercice du pouvoir. La plupart des dirigeants européens, braqués sur un monde dépassé, ne sont pas prêts à concéder la fin de leurs rêves de conquêtes du – ou maintien au – pouvoir; les opinions publiques désabusées semblent, par contre, être demanderesses de changements profonds, phénomène qui s’observe un peu partout à travers le monde. La crise économique qui se profile est porteuse de grandes incertitudes ; faisons en sorte qu’au moins s’impose un consensus autour de la stabilité de la monnaie qui protégera principalement les plus faibles et qui permettra de mieux amortir les chocs et d’assurer que nous demeurions les maîtres de notre destinée.

L’extension de l’Eurozone et le parachèvement de son architecture institutionnelle sont incontestablement un « PARI(S) » gagnant-gagnant qui vaut bien la célébration d’un sacrifice des égoïsmes nationaux sur l’autel de la solidarité européenne !