Décideurs & chroniqueurs

En réalité, la dette italienne est relativement gérable. Pour le savoir, il suffit de se pencher sur les marchés afin de comprendre ce secret bien gardé.

Une chronique de Ken Fisher, Fondateur de Fisher Investments Monde.

L'Italie va-t-elle connaître une crise de la dette susceptible de mettre en péril la zone euro et ainsi déstabiliser la Belgique ? Si Rome vient d'échapper aux sanctions budgétaires de l'UE, de nombreux observateurs craignent que la politique instable de l'Italie ne nourrisse un futur chaos, qui déclencherait une bombe à retardement de 2.000 milliards d’euro susceptible d'ébranler la monnaie unique, voire l'économie mondiale. En réalité, la dette italienne est relativement gérable. Pour le savoir, il suffit de se pencher sur les marchés afin de comprendre ce secret bien gardé.

L'impétuosité des dirigeants politiques italiens déconcerte de nombreux observateurs. Ceux-ci se demandent ce qui pourrait se passer si le Vice-premier ministre Matteo Salvini (photo), qui condamne les règles budgétaires européennes, parvenait à ses fins. Selon les sondages, la Ligue de Salvini se porte mieux que son partenaire de coalition, le Mouvement Cinq Etoiles. M. Salvini pourrait donc dissoudre le Parlement et remporter des élections anticipées, ce qui mettrait fin à l'impasse dans laquelle se trouve le pays. Ces mêmes observateurs craignent que le mandat ainsi obtenu ne débouche sur des dépenses inconsidérées ou un statu quo des recettes fiscales, ce qui viendrait gonfler la charge de la dette, déjà importante, de l'Italie et déclencherait une crise financière.

Cependant, les marchés actions et obligataires ne sont pas dupes. Les opérateurs savent parfaitement que ce genre de comportement politique est typiquement italien. Si l'Italie était au bord du gouffre, pourquoi les rendements des obligations d'État à 10 ans auraient-ils chuté depuis le bras de fer qui l'a opposé à l'UE en octobre dernier sur la question du budget ? Pourquoi les investisseurs auraient-il profité de l'obligation italienne à 50 ans à 2,85% émise à la mi-juillet ? Pourquoi le rendement de l'obligation à 2 ans est-il négatif ? Si un défaut ou un retour à la lire était imminent, les investisseurs ne seraient pas disposés à prêter à perte au Trésor italien.

Pour de nombreux observateurs, la baisse des taux à l'échelle mondiale explique la faiblesse des rendements italiens. Bien que cela puisse être partiellement le cas. Cela n'explique pas pourquoi le spread du rendement de l'obligation italienne à 10 ans par rapport au bund allemand a atteint 1,86% à la mi-juillet, soit son plus bas niveau depuis avant la mise en place de la coalition populiste. Plus révélateur encore, le rendement de l'obligation italienne à 10 ans est actuellement inférieur de 0,52% à celui de son homologue américain. Le dollar américain joue un véritable rôle de valeur refuge dans toute crise mondiale, ce qui pousse les rendements à la baisse. Et si l'Italie paie moins que les États-Unis pour sa dette à 10 ans, cela montre tout simplement qu'elle n'a en fait aucun problème de dette, malgré toutes les rumeurs.

Les marchés boursiers vont dans le même sens. Les actions italiennes ont surperformé leurs homologues belges, allemandes, espagnoles et françaises en 2019. Les marchés intègrent mieux que n'importe quel expert - ou que tous les experts - les informations largement répandues. Ils agissent en fonction des probabilités, non des possibilités. Les marchés obligataires tout comme les marchés actions s'expriment, il serait donc malvenu de ne pas les écouter.


La Bourse de Milan, face à laquelle se dresse la statue de Maurizio Cattelan.
La Bourse de Milan, face à laquelle se dresse la statue de Maurizio Cattelan. © Reporters

Et pour eux, la dette italienne n'a aucun problème. Certes, le ratio dette/PIB de l'Italie atteint 132%, soit presque autant que les niveaux élevés affichés par la Belgique au début des années 90 (avant qu'elle ne commence à les diminuer pour atteindre les 102% actuels). Cela ne signifie pas grand-chose puique ces ratios comparent la dette générée sur plusieurs décennies à l'activité économique annuelle et ne mesurent nullement la capacité du pays à supporter la charge d'intérêts annuelle de sa dette. La question clé est donc de savoir si le paiement des intérêts paralysera l'Italie. Ce ne sera pas le cas.

Le Trésor italien a judicieusement allongé l'échéance moyenne de sa dette (d'un montant de 2.000 milliards d'euros), passant d'environ trois ans en 1994 à sept ans aujourd'hui. Depuis 2013, le Trésor a lentement refinancé sa dette à des taux de plus en plus bas, réduisant ainsi la charge de la dette. Grâce aux faibles taux à long terme obtenus, les paiements d'intérêts annuels ont diminué pour atteindre 3,7% du PIB seulement, soit le niveau le plus bas depuis des décennies, qui n'est en outre guère plus élevé que celui de la Belgique (2,3%). Fait tout aussi important, les paiements d'intérêts ne représentent plus que 13,3% des recettes fiscales, le niveau le plus bas depuis des générations. Dans les années 90, ces coûts dépassaient souvent 40% des recettes, ce qui n'empêchait pas l'Italie d'afficher une croissance et un marché boursier en hausse. Si l'Italie ne s'est pas retrouvée paralysée lorsqu'elle a consacré pendant une décennie 40% de ses recettes à la dette, la baisse des taux d'intérêt à présent ne devrait pas déclencher une crise.

Les paiements d'intérêts de l'Italie pourraient bien entendu poser problème à un moment donné. Mais il faudrait pour cela que les taux montent en flèche et se maintiennent à ce niveau pendant des années, obligeant ainsi le gouvernement à se refinancer à des taux plus élevés. Il serait absurde de penser que les taux actuels de 1,6% pourraient provoquer une telle situation. Même les taux à 10 ans entre 5,0% et 7,5% que l'on a connus entre 2011 et 2012 n'ont pas provoqué un tel désastre.

La dette italienne ne constitue pas une menace pour la Belgique, l'Italie ou encore plus largement l'Europe. Il s'agit d'une crainte infondée ayant un effet haussier. Les craintes infondées favorisent toujours la hausse des marchés. Lorsque les inquiétudes à l'égard de la dette se dissiperont, le regain de confiance des investisseurs devrait doper les marchés à travers l'Europe. Les investisseurs qui ne se laissent pas duper devraient quant à eu en sortir gagnants.