Une chronique signée Paul N. Goldschmidt - Directeur, Commission Européenne ; Membre du "Comité des sages" de Stand Up for Europe.

Le 30 janvier 2020 le Président de l’OMS annonçait : "….pour toutes ces raisons, je déclare que la flambée due au nouveau coronavirus constitue une urgence de santé publique de portée internationale". La crise mondiale était déclarée et, au fur et à mesure que la pandémie se propageait, chaque pays a pris, en ordre dispersé, les mesures de mobilisation appropriées pour faire face à l’agression du coronavirus.

Ce fut, dans un premier temps, la fermeture des frontières, ensuite le confinement avec des contraintes plus ou moins drastiques, alors que les directives européennes étaient suspendues ou ignorées. Néanmoins, les gouvernements, dans leur grande majorité, choisirent – à leur crédit - de privilégier la lutte contre la pandémie au détriment de ses conséquences économiques.

Confrontés à une situation inédite, il n’est pas surprenant que de nombreux pays furent pris au dépourvu, révélant parfois des états d’impréparation confinant à la négligence. Malgré des mises en garde largement ignorées (majoritairement pour des raisons budgétaires), les responsables politiques ont été amenés à prendre, dans l’urgence, des décisions basées sur des avis scientifiques, souvent contradictoires ou du moins changeantes ; cela conduisit inévitablement à de nombreuses erreurs d’appréciation, aggravées par une communication parfois mal maîtrisée. Par contre, les mesures de soutien financier prises par les pouvoirs publics furent rapides, massives et sans précédent, démontrant une réactivité inhabituelle qu’il convient de saluer.

Pour ce qui est de l’Union Européenne, la phase aigüe de la pandémie semble dorénavant sous contrôle grâce, notamment, au sens civique des populations, aux élans de solidarité nombreux et au dévouement des professionnels des métiers indispensables à la santé et à la survie matérielle des citoyens.

Pourtant, le monde semble comme tétanisé, attendant dans l’angoisse pour les uns, dans le déni total pour d’autres ou encore dans l’espoir de bénéfices politiques pour les plus cyniques, que ne se manifestent les métastases dorénavant inévitables de l’épidémie: chômage de masse, faillites en cascade, pertes de pouvoir d’achat, etc., prenant des proportions que l’on s’accorde à prédire qu’elles seront d’une ampleur historique.

Devant la réalité de la crise, on s’interdit, cependant, d’en tirer les conséquences obvies: que dans un monde devenu étroitement interdépendant - pour le meilleur et le pire - la seule réponse qui vaille se doit de mobiliser une solidarité tant au niveau individuel que national, continental et mondial si l’on espère atténuer l’ampleur des dégâts qu’elle est en passe de provoquer.

En réalité, derrière des discours qui se veulent "apaisants" ou qui soulèvent des espoirs "utopiques", jamais il n’y a eu autant de détonateurs armés – indépendants de la pandémie - prêts à déclencher par contagion un nouveau conflit d’envergure mondiale. Que ce soient un effondrement financier causé par une crise de confiance (dans la monnaie ou les marchés), une compétition commerciale exacerbée (par des velléités protectionnistes en Chine, aux Etats-Unis ou dus au Brexit), des distorsions de flux (qu’impliquent un retour échelonné à des relations internationales normales), des tensions géopolitiques (où s’affrontent des idéologies mortifères de domination), les menaces de crises sociales (en réponse aux inégalités et privilèges), un dévoiement moral (discriminations, racisme, violences, montée des populismes), etc., chacune de ces mèches est susceptible de mettre le feu aux poudres.

L’interdépendance à géométrie variable de tous ces paramètres est d’autant plus difficile à appréhender que les experts dans chaque domaine particulier avancent des arguments – apparemment rationnels - pour résoudre les défis spécifiques sur lesquels leurs avis sont sollicités, évacuant les externalités, y compris celles que leurs propres théories engendrent.

Un exemple particulièrement emblématique de cette dérive est la justification du soutien quasi illimité que les gouvernements se proposent de déployer pour financer la relance. Le raisonnement veut que, malgré la mobilisation par la dette (dans un environnement déjà surendetté) de sommes astronomiques exprimés en trillions d’ € ou de $ et du rejet de tout recours à l’impôt (relance oblige), l’économie demeure - d’après la toute grande majorité des experts – à l’abri de toute poussée inflationniste pour l’avenir prévisible.

Sans prêter attention aux contradictions éventuelles quelles impliquent, il est notamment avancé que : la dette émise n’est pas remboursable tant qu’elle reste inscrite sur les livres des Banques Centrales ; elle peut donc financer la reprise sans limites et - aux taux actuels - "ne coûte rien"; l’Etat peut simultanément maintenir le pouvoir d’achat et tenir toutes ses promesses (la revalorisation des salaires des soignants et des enseignants, le sauvetage de pans entiers de l’industrie, l’investissement…) pour éviter les remous sociaux; qu’il est indispensable que les Banques Centrales maintiennent une politique monétaire ultra-accommodante ; que la reprise de la bourse se justifie, malgré la certitude de la crise à venir, parce que l’investisseur est "forcé" de placer ses liquidités en actions pour bénéficier d’un rendement; qu’une hausse de cours spectaculaire de titres de sociétés récemment déclarées en faillites (Herz, JC Penny…) s’appuie sur un hypothétique sauvetage par la puissance publique qui peut tout dans ce contexte ; etc.

Devant une telle unanimité, il est grand temps de se séparer d’un consensus aussi généralisé qu’absurde et qui prend les dimensions du mythe de la Tour de Babel. En effet, s’il est vrai que les paradigmes auxquels la gestion de l’économie se réfère évoluent naturellement dans le temps et que les autorités font preuve d’une réactivité bienvenue, tous ces raisonnements s’appuient implicitement sur une hypothèse erronée et simpliste: "toutes choses étant égales par ailleurs !" Or il est absolument certain qu’un des "déclencheurs" cités plus haut rendra ces raisonnements caducs conduisant à une résurgence de l’inflation non seulement possible mais plus que probable, à moins qu’une déflation encore plus meurtrière n’émerge comme seule alternative.

Pour ce qui est des Etats-Unis, le soutien à l’économie relève tout autant de la stratégie de réélection de Trump que d’une politique économique réfléchie. En Grande-Bretagne, la justification d’un "no deal" Brexit, désastreux économiquement, s’appuie sur l’idée que d’autres Pays Membres suivront son exemple. Au sein de l’UE les tensions autour du plan de relance et de leurs implications sur la souveraineté, pourraient faire dérailler une perspective prometteuse.

En résumé, tous ces raisonnements paraissent acceptables s’ils remettent à plus tard les décisions difficiles. L’histoire nous apprend que le refus d’affronter la réalité aujourd’hui se traduit toujours par un prix à payer plus élevé plus tard. L’Union Européenne a la possibilité d’atténuer - mais non d’éviter - les conséquences de la crise. En se calfeutrant derrière leurs "ligne Maginot" nationales, les gouvernements se bercent d’illusions et induisent le citoyen en erreur, mettant leur survie et leur liberté en péril.

Il est plus que temps de transformer les atermoiements de cette "drôle de crise" en actes responsables et délibérés. Nos ainés s’étaient pourtant jurés : "PLUS JAMAIS CA !"