La "traversée du désert" est souvent évoquée pour décrire les défis de l’innovation. Lorsqu’un entrepreneur tente de convertir son idée en un nouveau produit, service ou procédé, il se heurte à une série d’obstacles qui, tel le désert, se dressent entre lui et le succès commercial. Mais ce paysage est-il réellement désertique?

– Chronique signée Julie Hermans, professeur en Entrepreneuriat, co-directeur du programme exécutif en gestion de l’innovation de la Louvain School of Management, et Héloïse Gallée, chercheuse en Entrepreneuriat, membre du consortium Interreg TRANSFIRM : étudiants-entrepreneurs sans frontière.

La puissance de la métaphore vient de sa capacité à attirer notre attention sur les défis les plus saillants de manière à les anticiper et, idéalement, les dépasser. Tout d’abord, la traversée du désert évoque des mondes à connecter: l’entrepreneur quitte son village du "monde des idées" pour rejoindre la citée des affaires et ses promesses de succès.

Elle dépeint également la disette, anticipant les difficultés à attirer les ressources – notamment humaines et financières – lorsque les investisseurs et partenaires hésitent à soutenir un projet au retour incertain.

L’entrepreneur doit alors préciser les coûts associés à son offre (incertitude technologique) et rassurer quant à la demande (incertitude de marché). Tant pour la start-up que pour les organisations existantes, le projet doit convaincre les décideurs malgré l’incertitude et la potentielle cannibalisation des activités courantes.

Grâce à cette métaphore, des ponts furent créés entre les mondes scientifiques et industriels. Citons les pôles de compétitivité qui proposent une même destination aux entreprises et centres de recherche. En investissant dans des départements de "transfert technologique", les universités marquent également leur volonté de favoriser le passage de l’invention à l’innovation.

Mais l’avancée majeure qui accompagne la traversée du désert est sans doute l’apparition du concept de "modèle d’affaire". Ce concept, utilisé aujourd’hui dans la plupart des secteurs, est pourtant né en plein désert à partir des réflexions de l’entrepreneur qui tentait de traduire les performances techniques de son invention en un ensemble de fonctionnalités désirables pour le marché.

Néanmoins, la métaphore peut nous duper. La traversée du désert attire notre regard vers certains défis mais le détourne d’autres tout aussi sérieux. Pire, elle reproduit des préconceptions promptes à égarer l’entrepreneur.

Premièrement, la traversée du désert serait réalisée par un (trop rarement une...) cowboy solitaire qui affronterait seul les périls du voyage. Si cela reflète le vécu de bon nombre d’entrepreneurs, il ne s’agit pas d’une fatalité. La qualité d’un projet entrepreneurial est d’ailleurs souvent mesurée au travers des compétences de l’équipe qui le fait vivre.

A chaque étape de son chemin, l’entrepreneur rencontre de nouvelles tribus, oasis et caravanes : clients, investisseurs, conseillers et partenaires potentiels. C'est en reliant ce réseau que l'entrepreneur assemble les atouts nécessaires à l’exploitation de l’innovation.

Deuxièmement, la traversée suggère à tort qu’à force de privation, l’entrepreneur qui s’accroche à son idée arrivera de l’autre côté du désert. Pourtant, le lâcher prise est tout aussi nécessaire que la persévérance. Il s’agit de laisser son idée évoluer au fur et à mesure des rencontres: faire place à la cocréation, aux remises en cause et changements de cap (les fameux "pivots") et aux ajustements vers l’innovation.

C'est à travers le lâcher prise que l’entrepreneur transforme son idée en une opportunité d’affaire qui reflète la réalité du secteur adressé.

Enfin, la traversée du désert perpétue une vision linéaire de l’innovation du monde scientifique à celui des affaires. Or, ces relations sont bien plus complexes, révélant ce que les professeurs Auerswald et Branscomb appellent l’"océan darwinien": un écosystème d’acteurs divers qui participent, ensemble, au renouvellement de ses activités, essentiel à sa survie. C’est au sein de cet océan que le projet d’innovation gagne sa pertinence, que ce soit pour remplir une niche ou pour le conquérir.

Ne cherchons plus à rejoindre l’autre rive: c’est le voyage qui importe lorsqu’on navigue sur l’océan darwinien de l’innovation.