Une chronique signée Ken Fisher, président et directeur de Fisher Investments Europe.

Comme l’a dit le légendaire financier américain du 19e siècle J.P. Morgan, « Il y a généralement deux raisons de faire quelque chose : une bonne raison et la vraie raison ». Les experts évoquent aujourd’hui diverses raisons a priori valables pour relativiser le rebond des actions amorcé dans le courant du mois mars. Mais quelle est donc la véritable raison ? Admettre que le rebond est réel revient à reconnaître qu’ils avaient tort, ce qui est délicat. Ils préfèrent donc s’accrocher à tout ce qui conforte leur pessimisme antérieur. Les psychologues du comportement y voient une forme de « biais de confirmation ». Ce biais alimente le « pessimisme issu de l’incrédulité » que nous avons évoqué le mois dernier et qui sous-tend tous les marchés haussiers naissants. Ceux qui tombent dans ce piège risquent de s’accrocher à un discours qui leur fera perdre de l’argent en raison d’un simple biais comportemental. Voyez plutôt ce qui suit.

Souvenez-vous qu’après les affres d'un marché baissier, lorsque les cours s’effondrent sous le coup de la panique, les investisseurs désabusés deviennent myopes. Ils font une fixation sur les mauvaises nouvelles, faisant fi de la moindre éclaircie, comme c'est encore le cas aujourd'hui. À cause de ce pessimisme issu de l’incrédulité, les attentes sont si faibles que n’importe quelle éventualité ou presque fait grimper les cours des actions. C’est ainsi que débutent les marchés haussiers. Ce pessimisme perdure longtemps... cycle après cycle, systématiquement. Mais pour quelle raison ? Pourquoi ne disparaît-il pas lorsque les actions grimpent ? Tout simplement à cause du biais de confirmation qui nous pousse à voir ce que l’on veut ou voudrait voir et à ignorer les éléments probants contradictoires. Lorsqu’un investisseur achète une action dont le cours grimpe, il trouve qu'il a été malin et en retire de la fierté. Mais lorsque le cours baisse, il a vite fait d'en remettre la faute sur son partenaire, qui l'a distrait, ou sur son courtier, qui l’a induit en erreur, ou encore sur son état de fatigue. Bref, tout ce qui lui permet de se dédouaner. On appelle cela emmagasiner la fierté et oublier les regrets. Les hommes font cela depuis toujours. Cela renforce notre confiance en nous aidant à surmonter les échecs passés.

Aujourd'hui, cela amène la plupart des experts et des investisseurs à refuser de reconnaître qu’ils ont tort depuis la fin mars. Selon eux, il s’agit d’un faux rebond qui se nourrit uniquement de l’optimisme suscité par les mesures de relance, lesquelles propulsent les valorisations à des niveaux anormalement élevés, ouvrant ainsi la voie à une rechute. Ils fanfaronnent lorsque la volatilité resurgit, comme à la mi-juin, les confortant ainsi dans leurs opinions, et agitent le spectre d'une deuxième vague de Covid-19. Ou tout autre événement négatif. « Il ne s'agit en rien d'un nouveau marché haussier parti pour durer », se disent-ils. Plus les actions grimpent et plus leur aveuglement s'intensifie.

C'est le cas à chaque fois qu'un nouveau marché haussier voit le jour. Le dernier en date est assez révélateur de ce phénomène. En 2009, les actions avaient bondi après avoir touché le fond en mars tandis que tous les baissiers criaient au « faux rebond » et cherchaient des boucs émissaires : la déflation, les consommateurs qui n’avaient plus les moyens ou l’envie de dépenser leur argent, une « nouvelle norme » de rendements plus faibles pendant plusieurs décennies. Le biais de confirmation s’est accentué jusqu'à ce que l’année 2010 soit bien entamée. Souvenez-vous de la longue restructuration des banques Fortis et Dexia, de la peur d’une récession en double creux dans toute l’Europe, bien avant que la crise de la dette n’éclate ? Pour les sceptiques, ce n'étaient pas des raisons justifiant la fin d’un nouveau marché haussier mais des raisons pour lesquelles il n’aurait jamais dû commencer. Ils ont eu doublement tort.

Le biais de confirmation amène les pessimistes à oublier que les marchés se projettent toujours entre 3 et 30 mois dans le futur. Lorsque l’activité économique se contracte et que l’actualité est déprimante, comme c’est le cas aujourd’hui, les cours des actions anticipent généralement des jours meilleurs. Les marchés actions se projettent dans cette même fourchette de 3 à 30 mois. Tous les risques évoqués en long et en large sont déjà intégrés dans les cours. Il est donc très peu probable qu'ils précipitent une nouvelle dégringolade des marchés. Pour cela, il faudrait que surgissent de nouveaux problèmes très sérieux que personne n’a encore envisagés. Si les pessimistes mettent l'accent sur les risques, nous ne voyons pas de facteurs négatifs qui ne seraient pas déjà reflétés dans les cours de manière significative.

Il nous semble donc que le rebond actuel crée, comme à chaque fois, les conditions idéales pour qu’un marché haussier se développe. Il faut toutefois s’attendre à de la volatilité à court terme. Les rebonds ne sont jamais linéaires. Ils mettent la foi des investisseurs à l’épreuve et apeurent les plus fragiles. Et si le point bas du mois de mars était de nouveau atteint ? Ce serait une curiosité historique. Prenons le S&P 500 américain comme exemple compte tenu de sa longue histoire. Entre le 19 février 2020 et le point bas du 23 mars, il a dévissé de 34 % en USD. Avant l’accès de volatilité de la mi-juin, il avait récupéré plus de 75 % du terrain perdu. Depuis 1928, seuls deux rebonds intervenus dans le sillage d’un marché baissier ou d’une correction ont atteint une telle ampleur avant que les actions rechutent et flirtent à nouveau avec les points bas en 1957 et en 2000.

Ces deux rebonds, qui sont intervenus au début des marchés baissiers, étaient consécutifs à des replis nettement plus modestes qu’en 2020. En 1957, les actions ont cédé 14,8 % (ce qui ressemble à une simple correction). Elles ont ensuite récupéré neuf dixièmes du terrain perdu avant une rechute en territoire baissier. En 2000, elles n’ont cédé que 11,2 %, ont récupéré quasiment tout le terrain perdu et ont continué leur lent déclin avant d’atteindre leur point le plus bas en 2002. Aucun de ces épisodes ne ressemble à la dégringolade brutale de cette année. Aucun ! Ceux qui estiment que ce rebond n'est qu'une chimère s'avancent donc en terre inconnue. Cela ne veut pas dire qu'un tel scénario relève de la bêtise, mais il est peu probable.

En mars, nous avons affirmé que ce marché baissier avait commencé sans prévenir et qu'il se terminerait de la même manière. Beaucoup de choses peuvent encore se passer, mais pour le moment nous avons l'impression que cela se confirme. Si vous avez raté le rebond, n’aggravez pas votre cas. Focalisez-vous sur cet avenir plus radieux qui se profile en 2022 et en 2023, comme le font justement les marchés actions.