La destruction créatrice a ses vertus que la vertu ne connaît pas. L’avenir appartiendra aux personnes capables de "bien interagir".

– Chronique signée Mikael Petitjean, Professeur à l'UCLouvain et à l'IESEG (Lille).

Les innovations sont destructrices d’emplois et profondément anxiogènes. Cela ne fait aucun doute et pourtant, cela ne date pas d’hier. Nous craignons aujourd’hui l’intelligence artificielle comme les ouvriers anglais de l’industrie du textile craignaient les machines à tisser en 1811. Ils étaient membres de l’organisation des Luddites, en souvenir de l’ouvrier Ned Ludd qui avait, selon la légende, détruit des machines à tisser quelques dizaines d’années auparavant. Cette révolution avait amené l’économiste Jean de Sismondi à s’interroger sur l’avenir de l’Angleterre : "Si le machinisme arrivait à un tel degré de perfection que le roi d’Angleterre pût en tournant une manivelle produire tout ce qui serait nécessaire aux besoins de la population, qu’adviendrait-il de la nation anglaise ?".

Plus de deux siècles plus tard, la peur du machinisme est encore bien présente. Elle est liée à la forte augmentation du nombre de machines utilisées par travailleur (1) : l’augmentation de cette intensité capitalistique correspond à l’accélération du processus de substitution de capital au travail, motivé avant tout par des considérations de coût de production et susceptible de se retourner contre l’emploi. C’est la face destructrice de l’augmentation de la productivité du travail qui ne bénéficie qu’aux travailleurs qui conservent leur emploi.

La destruction de métiers n’est effectivement pas un facteur rassurant. Paul Reymond identifie 1200 métiers disparus ou oubliés (2). Mais qui voudrait encore les occuper aujourd’hui ? Et qui, à la fin du 19e siècle, aurait pu deviner les nouveaux métiers qui allaient voir le jour un siècle plus tard ?

Améliorer la compétitivité

C’est l’arrivée de nouvelles entreprises, plus innovantes que les entreprises existantes, qui conduit à des gains améliorant la compétitivité globale de l’économie, favorable à la création d’emplois. C’est la face créatrice de l’augmentation de la productivité du travail qui bénéficie aux anciens et nouveaux travailleurs. Ces gains sont réalisés par des économies où domine le processus d’innovation et non celui d’imitation.

Même si la destruction créatrice s’est accompagnée d’une réduction fulgurante de la pauvreté et des inégalités depuis le 19e siècle (3), elle reste problématique pour les personnes dont le niveau de formation est faible, qui vivent aujourd’hui essentiellement dans les pays industrialisés, éloignés des pôles économiques. Les pouvoirs publics doivent veiller à leur offrir une formation continuée modernisée et à les reclasser en cas de licenciement. Ce n’est pas en adoptant des postures "vertueuses" que les pouvoirs publics nous garantiront un meilleur avenir. Chercher à freiner la destruction de métiers que l’innovation rendra de toute façon inutiles, nous condamne au rattrapage économique, comme ce fut le cas pour le charbonnage, la sidérurgie ou la verrerie. Sans une réelle capacité à prendre des risques et à innover, la vertu seule est impuissante.

Système éducatif

C’est vrai également pour notre système éducatif. Educatio, dérivé de ex-ducere, peut se traduire par faire se développer chez un être humain ses capacités intellectuelles, physiques, techniques et morales. Acquérir les connaissances techniques qui nous permettront de communiquer avec les machines est absolument nécessaire mais, au fur et à mesure que les machines réaliseront un grand nombre de tâches quotidiennes, la qualité de nos relations humaines n’en deviendra que plus précieuse. L’avenir n’appartiendra pas aux codeurs, tout comme les scribes n’ont jamais dominé le monde. L’avenir appartiendra aux personnes capables de "bien interagir". Ce n’est pas révolutionnaire mais c’est une extraordinaire opportunité de faire "avancer l’histoire du bon côté".


1) https://ourworldindata.org/grapher/capital-intensity-vs-labor-productivity

2) http://memchau.free.fr/vieux_metiers.pdf

3) https://donnees.banquemondiale.org/. Il faudrait également traduire en français les sites suivants : https://www.gapminder.org/and https://ourworldindata.org/.