De plus en plus de voix s’élèvent en Belgique pour que nous nous débarrassions du cash comme moyen de paiement, avec les arguments les plus divers: modernité, hygiène, sécurité des marchands et des clients, lutte contre le blanchiment d’argent. On voit d’ailleurs fleurir de plus en plus d’enseignes qui nous assènent que "désolé, on n’accepte pas le cash dans cet établissement". Soyons clairs: le refus d’un paiement en cash est illégal, sauf exception limitée.

– Chronique signée Monique Goyens, directrice générale du Bureau européen des unions de consommateurs

Tout d’abord, mettons les choses au point : un refuser d'accepter le cash est en principe illégal. Les espèces ont cours de monnaie légale en Belgique, et le marchand ne peut les refuser que dans des cas très limités (comme le caractère disproportionné du paiement - payer un pain au chocolat avec un billet de cent euros, ou en cas d’absence de personne physique dans les locaux - comme les bornes de parking). La généralisation du refus du paiement en cash devra donc passer par un changement de la législation. Mais est-ce souhaitable ?

Pourquoi cet engouement pour la société sans cash ? A qui profite le changement ?

C’est vrai, le paiement numérisé peut avoir de nombreux avantages tant pour les marchands que pour les clients : rapidité d’utilisation, limitation des risques liés au vol, disponibilité à toute heure. Il faut reconnaître que ces avantages peuvent aussi susciter des achats plus impulsifs pour les consommateurs, surtout si la carte a une fonction de crédit. Par ailleurs, les modèles d’entreprise du commerce en ligne, tant en vogue pour le moment, poussent les clients à utiliser des moyens de paiement autres que le cash (bien que je sois assez vieille pour me rappeler que pour la vente par correspondance, l’ancêtre du commerce en ligne, on payait communément en espèces lors de la livraison, une manière aussi de s’assurer de bien recevoir la marchandise avant de payer).

Il ne faut pas perdre de vue que les plus grands promoteurs de la société sans cash sont les institutions financières, qui ont de multiples astuces pour pousser les consommateurs vers le paiement numérique: offres alléchantes de cartes de paiement (débit ou crédit), limitation du nombre de distributeurs de billets, fermeture des agences ou limitation de leurs heures d’ouverture. Et ensuite de conclure, la bouche en cœur, que les consommateurs ont de plus en plus recours aux paiements numériques… l’éternelle rengaine de la poule et de l’œuf…

Pourquoi il ne faut surtout pas abandonner le cash !

A y regarder de près, le cash comporte des atouts majeurs, pas seulement pour les clients, mais aussi pour toute société qui se veut démocratique et inclusive: le paiement en cash ne s’expose pas au hacking, aux pannes de courant, au manque de connectivité dans certains endroits de notre territoire. Qui n’a pas paniqué, un jour de grande affluence, lorsque le commerçant déclarait que son terminal ne fonctionne pas… Le paiement en espèces ne laisse pas de trace: ce qui à première vue peut mener à des fraudes (que les défenseurs du "tout digital" balaient devant leur propre porte : les grands scandales tels que ceux visés par les Panama papers impliquaient des transferts électroniques) mais permet surtout à nos données d’achat de ne pas être collectées ni traitées pour des raisons qui dépassent souvent notre entendement, mais aussi les limites de ce qui est permis par la législation sur la protection des données. Pourquoi ma banque devrait-elle être au courant des produits/services que j’achète auprès de qui ? Quelle tentation pour la banque de rentabiliser ces informations ?

Le paiement en espèces ne nécessite pas d’avoir un compte en banque et constitue un outil de lutte contre l’exclusion financière et sociale. Il est plus facile à utiliser que des outils technologiques, susceptibles de poser un problème aux consommateurs ayant moins de possibilités cognitives (personnes âgées ou présentant un handicap). Il a aussi été prouvé que les personnes défavorisées arrivent à mieux gérer leur budget par le biais de paiements en espèces en comparaison avec des paiements par cartes. Enfin, le paiement en espèces est gratuit pour le client. Il ne dépend pas des politiques tarifaires des entreprises financières qui pourraient, le jour où le cash aura disparu, décider d’augmenter les tarifs et frais liés aux moyens de paiement électroniques.

L’essentiel : pouvoir garder le choix

Les récents appels pour une société sans cash s’inscrivent dans la mouvance "innovatrice" de la digitalisation de nos sociétés. Mais innovation ne signifie pas toujours progrès. Il nous faut raison garder. Bien sûr, ne crachons pas sur le confort que peut apporter la possibilité de payer par carte ou par d’autres moyens digitaux proposés par les fintech. Mais il est essentiel de garder l’option cash sur la table de nos consommateurs.

Il est crucial que nos dirigeants ne cèdent pas au chant des sirènes et s’attèlent à garantir aux citoyens le droit à payer en espèces, mais aussi celui d’avoir accès aisément et sans frais à leur argent. Une société sans cash porte en elle les germes d’une société de surveillance (par les entreprises comme par l’Etat), d’une société non-inclusive. Ces deux concepts sont aux antipodes des principes démocratiques qui restent les éléments fondateurs de notre pays, comme de l’Union européenne.

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