La vague migratoire, créée par des catastrophes humanitaires à l’instar du conflit syrien et ayant causé la nauséabonde montée du populisme/nationalisme en Europe, pourrait être endiguée. Il ne s’agirait que d’une banale histoire d’argent à en croire les travaux du nouveau Prix Nobel d’Economie.

L'Académie royale des sciences de Suède a donc remis lundi ce qu'on appelle communément le Prix Nobel d'Economie* à un trio de chercheurs "pour leur approche expérimentale visant à réduire la pauvreté dans le monde".

En résumé, il conviendrait d’atomiser la grande problématique de la lutte contre la pauvreté en "petites problématiques" plus ciblées et, a fortiori, plus simples à résoudre, en s’adressant directement aux personnes les plus touchées.

L'un des trois lauréats, Michael Kremer, professeur à Harvard, avait démontré l'efficacité de cette approche dans les années '90 dans le milieu scolaire au Kenya. Un meilleur encadrement apportant de meilleurs résultats, des meilleurs résultats appelant de meilleures perspectives…

Des travaux qui avaient tracé la voie à ses corécipiendaires, la Franco-américaine Esther Duflo, deuxième femme distinguée dans la discipline et plus jeune dans l'histoire de ce prix (46 ans), et son mari américain Abhijit Banerje.

La pauvreté, puisqu’il faut encore le rappeler, crée d’innombrables déséquilibres, déstabilisant des familles, des communautés, des pays entiers. Une réalité qui serait toutefois surmontable à en croire l’oeuvre des nouveaux Nobel d’Economie, sorte de remède appliqué localement pour produire des effets bénéfiques au-delà des frontières.

"Leur approche nous permet de mieux identifier les moyens et politiques à mettre en oeuvre pour combattre la pauvreté à l'échelle mondiale", épinglait en marge de la remise de prix Jakob Svensson, membre du comité Nobel pour les sciences économiques.

Espérons dès lors que la célébrité qui jaillit soudainement sur Michael Kremer rende aussi populaire le reste de ses travaux. Ses découvertes ont de quoi inquiéter les décideurs politiques dont le fonds de commerce repose sur la peur du migrant voleur de job et autres thèses du grand remplacement des chevilles ouvrières de l’économie occidentale.

Oui, le Nobel d’Economie 2019 a depuis quelques années dans ses cartons une solution pour endiguer les crises migratoires, qui déforcent avant tout les sociétés d’où partent les exodes, mais affaiblissent aussi des nations d’accueil parfois en situation précaire.

Dans un article coécrit pour The Journal of Legal Studies de l'Université de Chicago, Michael Kremer démontre que "l'augmentation de la migration économique a conduit les Etats à se soustraire à leurs obligations" en vertu de la Convention de Genève**.

Au point, soulignent les auteurs, que les réformes politiques prises pour rendre un pays moins accueillant pour les migrants produisent des "externalités négatives pour les pays tiers". Ce jargon signifie qu'un agent économique crée un effet externe causant à autrui un dommage sans compensation.

On pense aux politiques coercitives basées sur le contrôle des frontières, les rapatriements ou encore les systèmes de sécurité sociale différentiée. La solution? On s’en doute, elle tient à une histoire de gros sous.

Subventionner les transferts

"Les réformes dans lesquelles les Etats riches financent les Etats pauvres pour réinstaller des réfugiés d'autres États pauvres créeraient des externalités positives pour les pays tiers. Subventionner de tels transferts serait plus efficace que les politiques actuelles utilisées pour réduire les coûts sociaux causés par la concentration de réfugiés dans certains États hôtes du sud", affirme le travail cosigné par Michael Kremer… en 2011.

Une conclusion qui valide ainsi une idée déjà émise dans les milieux académiques vingt ans auparavant : les pays riches collaborent financièrement avec les pays plus pauvres pour accueillir les migrants. Non pas pour ériger des camps de réfugiés comme on bâtit des enclos à bestiaux en Grèce ou en Turquie mais pour assurer l'intégration des nouveaux venus dans l’économie. Les pays hôtes seraient en quelque sorte récompensés pour leur bon accueil. Et ce, afin de structurer efficacement le transfert de richesses aux pays en développement.

Voilà un nouveau défi pour les dirigeants de nos économies développées. Les bénéfices dépasseront le dédouanement moral, le calcul politicien, le chantage géopolitique. Cette approche pourrait même lutter contre la pauvreté intellectuelle mettant en concurrence déloyale réfugié politique et migrant économique. De par sa complexité, cet arbitrage étatique des demandes d’accueil sert de levier à des politiques d’asile toujours plus strictes, pour ne pas dire indignes. Et c’est un Prix Nobel qui le dit.



*The Sveriges Riksbank Prize in Economic Sciences in Memory of Alfred Nobel 2019
** Convention du 28 juillet 1951 des Nations unies relative au statut des réfugiés