Une chronique signée Paul N. Goldschmidt - Directeur, Commission Européenne ; Membre du « Comité des sages » de Stand Up for Europe.

Il est de bon aloi de suggérer qu’il faut une crise pour faire avancer l’UE. Cette fois il semblerait que l’Union a gâché l’occasion qui lui était présentée par l’épidémie du coronavirus pour faire adopter des mesures radicales renforçant significativement les pouvoirs exercés par les institutions européennes au nom de l’ensemble de ses citoyens.

Réagissant dans la précipitation, la Commission a proposé la suspension des règles qui encadrent les budgets des Membres de l’Eurozone et dont le respect constitue le fondement même de la viabilité de la Monnaie Unique. En cédant aux appels pressants de l’Italie et enregistrant les mesures unilatérales de la France, la Commission vient d’autoriser chaque pays à poursuivre indépendamment une politique budgétaire nationale. Ainsi, elle s’est pliée à la position offrant la moindre résistance, et a ouvert la boîte de Pandore qu’il sera très vraisemblablement impossible de refermer.

Pourtant, il y avait d’autres alternatives qui – certes requerraient un leadership politique qui fait cruellement défaut – auraient apporté la démonstration de la valeur ajoutée de l’Union et jeté les bases pour le rôle majeur qu’elle serait appelé à jouer sur l’échiquier mondial dans les transformations profondes qu’il faudra irrémédiablement affronter au lendemain de la crise. Le message envoyé par la Commission est un pas dans la direction opposée où le « chacun pour » soi prépare irréversiblement le démantèlement de l’€ (et donc de l’UE) et de son cortège de dislocations économiques, sociales et politiques qui s’ajouteront à celles déjà considérables engendrées par l’épidémie. C’est aussi la garantie que les 27 Pays Membres n’auront rien à dire et devront accepter passivement les décisions prises par les « grandes puissances » dont aucun, individuellement, ne fera partie.

Dans la foulée des déclarations d’Ursula van der Leyen lors de sa prise de fonction visant à renforcer le rôle géopolitique de l’Union, la Commission, usant de son droit d’initiative, aurait dû proposer au Conseil Européen (sous la menace d’une démission collective ?) d’adopter une politique s’inspirant de celle du Président Obama aux Etats-Unis pour juguler la crise financière de 2008. Arguant de l’urgence absolue, il aurait fallu proposer d’adopter en urgence les perspectives financières 2021-27 au niveau de 1,3% du PIB proposé par le Parlement Européen et d’y ajouter une capacité initiale d’emprunt de € 1000 milliards, destinée à soutenir les besoins exceptionnels des 27 ; en contrepartie, les Pays Membres s’engageraient à respecter strictement les règles budgétaires existantes.

Cette approche instaure - au travers des dispositions du traité qui prévoient la garantie conjointe et solidaire des 27 Pays Membres responsables de l’équilibre budgétaire de l’Union - une mutualisation de l’endettement ainsi contractée sans le recours à de nouveaux mécanismes. Ainsi sont évités les risques d’ « hasard moral » découlant de la juxtaposition de « politiques nationales » qui fragilisent la soutenabilité de la Monnaie Unique.

Evidemment, il s’agit d’un transfert « massif » de souveraineté au profit de l’Union. Malheureusement – il aura fallu attendre qu’une crise d’une ampleur exceptionnelle ne déferle pour l’accepter alors que tant le parachèvement de l’UEM que son extension à l’ensemble des Pays Membres de l’Union étaient à l’ordre du jour des Traités de Maastricht et suivants, sans que l’on ne se soucie sérieusement de leur mise en application.

Il est encore temps d’agir et d’assurer une sortie de crise où l’Union jouera son rôle sur l’échiquier international. De surcroît, une monnaie unique renforcée, une Banque Centrale pouvant coordonner ses actions avec une Commission dotée de moyens importants, la disparition du spectre de dévaluations compétitives et de son corolaire incontournable du « contrôle des changes », permettraient l’émergence d’une « Europe puissance » ; elle serait capable d’échapper à la vassalisation du dollar américain et de défendre solidairement et efficacement les intérêts des citoyens européens dans un monde qui n’échappera pas à une remise en cause de nos principes moraux, de nos valeurs éthiques, de nos rapports sociaux, de nos relations économiques, etc.

En même temps que nous nous plions à cet effort collectif nous pourrions apporter une réponse aux sirènes du populisme nationaliste qui proposent leurs recettes mortifères à une opinion publique prête à pointer du doigt les autorités au pouvoir et à tenter une aventure dont ils seraient les premières victimes.

Ce n’est pas le moment de faire le procès des erreurs du passé auxquelles tous ceux d’entre nous, qui ont exercé des parcelles plus moins grandes du pouvoir, ont contribué, mais d’affronter avec confiance les défis inédits qui se profilent. Ce n’est qu’une fois l’urgence sanitaire maîtrisée, qu’il faudra se pencher sur les adaptations institutionnelles occasionnées par l’urgence et adapter le cadre juridique qui sous-tend l’architecture de l’Union Européenne.