Plus que de miser sur la technologie et le marché, il s’agit de modifier en profondeur la manière de produire et d’utiliser l’énergie.

- Chronique signée Grégoire Wallenborn, chercheur-enseignant Institut de gestion de l’Environnement et de l’Aménagement du territoire, ULB.

Jusqu’à présent, les politiques ont essentiellement misé sur la technologie et le marché pour transformer le système énergétique. Cette approche est totalement insuffisante alors qu’il s’agit de modifier en profondeur la manière de produire et d’utiliser l’énergie.

Ainsi, du point de vue des ménages, trois choses sont à organiser rapidement.

Premièrement, déployer des sources d’énergie renouvelables et décentralisées.

Deuxièmement, adapter la consommation de l’électricité à ce qui est disponible, car le stockage coûte cher et doit être évité autant que possible.

Enfin, il est impératif de réduire drastiquement la consommation d’énergie.

Il s’agit bien de révolutionner notre rapport à l’énergie. Plutôt que d’exiger du réseau qu’il nous offre l’énergie dont nous estimons avoir besoin, il faut pouvoir adapter sa consommation à ce que les écosystèmes peuvent offrir à un moment donné. Ainsi, s’il y a du soleil et du vent, on peut utiliser tous les appareils. Mais s’il en manque, il s’agit de réduire ses besoins en énergie et d’éviter les usages inutiles.

Il s’agit là d’un bouleversement de l’ensemble des activités et requiert une nouvelle organisation sociale (notamment sur base d’une redéfinition démocratique des activités jugées indispensables ou utiles, après avoir éliminé celles qui sont nuisibles voire inutiles).

Une directive européenne

Tout cela ne pourra se faire sans la participation active des usagers de l’énergie. Heureusement, une directive européenne publiée en décembre 2018 prévoit que des citoyens peuvent s’organiser en "communauté d’énergie renouvelable", c’est-à-dire investir collectivement dans des moyens de production locaux et se partager l’énergie ainsi produite entre voisins. On parle d’"autoconsommation collective" lorsque ces voisins s’arrangent pour utiliser l’énergie au moment où ils la produisent. Cette idée a beaucoup de vertus, notamment de reconnaître le caractère intrinsèquement collectif du réseau électrique et de pousser les usagers à s’intéresser à ce qui les concerne directement dans leur vie quotidienne.

On peut alors regretter que la transposition de cette directive dans le décret wallon impose un compteur communicant à toute personne qui désire se joindre à une communauté d’énergie. Non seulement ce n’est pas nécessaire (le comptage peut se faire à un niveau collectif) mais c’est un frein au développement de ces indispensables communautés.

Placer des compteurs communicants revient à émietter le collectif - au nom de calculs d’apothicaires (on parle de gains d’une dizaine d’euros par an et par ménage) - mais surtout néglige le fait que beaucoup d’usagers sont intéressés à participer à des communautés non pour des gains financiers mais pour l’environnement ou tout simplement pour faire quelque chose avec leurs voisins. Un point important est également d’organiser la solidarité avec les ménages qui ne peuvent participer à de telles communautés.

Transformer institutions et pratiques

Le Giec hausse le ton à chacun de ses rapports : pour limiter les dégradations climatiques et environnementales, il est urgent de transformer en profondeur nos institutions et nos pratiques.

Cette urgence nécessite de faire de l’énergie un bien commun à gérer collectivement, d’interroger la propriété du système énergétique et de développer les coopérations et les mutualisations.

Les usagers du réseau électrique vont être amenés à cogérer les infrastructures de production et distribution de l’électricité. Plutôt que de parler de "transition énergétique", il faut parler de "transformations énergétiques".

Celles-ci sont irrémédiablement sociales et politiques au sens où elles modifient non seulement les infrastructures mais aussi les pratiques, les institutions et les normes.