Les récentes déclarations de patrons de banques et assurances nous rappellent qu’il y a deux raisons à toute chose : une bonne raison et la vraie raison.

- Chronique signée Yves Delacollette, avocat-médiateur agréé, associé WATT LEGAL

Ainsi, KBC attribue la coupe (-10%) dans ses emplois au changement de comportement de ses clients. Peu avant, des banquiers en appelaient à réduire à 0% le taux sur épargne et lui enlever le monopole d’exonération fiscale, en raison du niveau historiquement bas des taux. Dans la torpeur de l’été, des assureurs doublaient les primes "Protection juridique" à la veille de l’entrée en vigueur de l’incitant fiscal sur ce produit pour faciliter l’accès du citoyen à la Justice. Ils s’en expliquent par la nécessité de mieux tarifer leurs risques.

Admettons-le : ces raisons sont valables mais ce ne sont que de bonnes raisons – pas les vraies – et cela manque de dignité.

Johan Thijs est un dirigeant efficace dont la banque, KBC, affiche une santé financière insolente dans un contexte difficile. Mais est-il bien inspiré de jeter le blâme de son coup de sabre sur ses clients ? Affirmer "ne pas vouloir devenir le Nokia des banques" alors qu’on en a été 10 ans plus tôt - comme d’autres banques sauvées par le contribuable qui y a risqué des dizaines de milliards - le Cockerill, ne manque-t-il pas d’humilité ? 

Cela fait trente ans qu’on sait que la Banque sera la Sidérurgie du 21ème siècle (-30.000 jobs en Belgique depuis 2000) et qu’elle éclatera, avait prédit McKinsey, sous la pression de la dérégulation et de nouveaux entrants. Car ce ne sont pas les clients qui inventent et innovent (Henry Ford disait ne pas écouter ses clients sans quoi il aurait fabriqué des diligences plus rapides) mais les entrepreneurs et la saine concurrence.

Or durant les décennies de vaches grasses, le secteur bancaire belge s’est comporté en cartel pantouflard très peu inventif en termes de services à la clientèle et qui vivait de deux rentes: le financement de l’abyssale dette publique et le livret d’épargne dont l’avantage fiscal, pourtant officiellement offert à l’épargnant, était tout bonnement confisqué par les banques qui replaçaient dans les marchés parfois à plus de 10% de l’épargne collectée à un taux plafonné avec la complicité de l’État à moins de 6%. Bonjour la marge et merci l’État pour ce cadeau ! 

Aujourd’hui, c’est vrai, la marge d’intérêt est tellement sous pression qu’elle est négative. Donc, oui, il faudrait en bonne gestion financière permettre, comme le demandent les banquiers, le taux zéro -voire négatif- sur l’épargne et lui supprimer son avantage fiscal. Ce qui est dérangeant c’est qu’après avoir bataillé ferme pendant toutes ses années avec l’efficacité qu’on reconnaît à leur lobby, Febelfin, pour empêcher la suppression de ce subside détourné, ils en proposent aujourd’hui l’évaporation quand il profite enfin à son destinataire officiel, l’épargnant. Ça manque de dignité même si, par ailleurs, on peut s’interroger sur la pertinence d’encourager le comportement d’écureuil dans un pays dont le citoyen caracole en tête des classements mondiaux d’épargnants.

 Se pose aussi la question du conflit d’intérêts : est-ce vraiment dans l’intérêt du petit épargnant de le pousser à déplacer son bas de laine vers les actions (dont les cours, au sommet, pourraient chuter) et les obligations (qui baisseront aussi à la prochaine hausse des taux) ? Qui sera rémunéré pour cette prise de risque : l’épargnant ou le banquier qui, grâce à cet arbitrage de portefeuille, empochera des commissions de placement ?

Cette fichue habitude de se préoccuper plus de sa marge que de « l’expérience client » se manifeste aussi dans le monde de l’assurance : n’est-il pas indécent que le tout nouvel avantage fiscal mis en place pour faciliter l’accès à la Justice soit confisqué par des compagnies d’assurance qui, en majorant leurs primes, absorbent complètement ce subside qui ne leur est pas destiné ?

Donc, non, chers banquiers et assureurs, ne rougissez pas de protéger votre capacité bénéficiaire – car il faut un système financier solide et solvable - mais il y a la manière. Et la question est : que faire de ce profit? Le distribuer à vos actionnaires ? Le diluer par une gestion laxiste des frais généraux sans vision sur l’avenir de votre métier ? Le flamber dans des campagnes publicitaires narcissiques ou en plaquant vos logos sur des maillots de footballeurs (qui n’en ont pas vraiment besoin) ? 

Ou alors l’affecter au financement de l’économie et au service à la clientèle, non pas en redoutant le changement et l’innovation technologique, mais en y participant avec audace, tout en contrôlant vos risques. La réinvention du service se fait aujourd’hui sous l’impulsion des Neo-banques et des Fintech dans ce processus, la destruction créatrice chère à Shumpeter, qui voit disparaître des secteurs concomitamment à la création de nouvelles activités. Il faut s’en réjouir avec le même emballement que lors du remplacement des diligences par les automobiles de Monsieur Ford.