Décideurs & chroniqueurs
Une contribution de Michel Hermans, professeur de Science Politique, HEC, Ecole de Gestion de l'Université de Liège. 

L’Europe ne désire pas dépasser les termes de l’accord négocié avec Theresa May et commence à s’impatienter.

Le 29 mars 2019, le Royaume-Uni devait sortir de l’Union européenne. Un premier report a été demandé à l’Union européenne pour le 22 mai, car la Chambre des Communes avait refusé l’accord négocié par Theresa May avec l’Union européenne. Cette date était importante, car elle permettait de ne pas organiser les élections européennes que la Première Ministre mettait en avant pour marquer clairement le principe du Brexit. Theresa May s’est pourtant entêtée à maintenir le projet d’accord. Avait-elle le choix ? Pourtant, les parlementaires l’ont rejeté à trois reprises, obligeant le gouvernement britannique à négocier un nouveau report de sortie, avec l’obligation, cette fois, d’organiser les élections européennes. Le report accordé par l’Union européenne a été fixé le 31 octobre, au plus tard, soit la veille de la mise en place de la nouvelle Commission européenne et les électeurs britanniques voteront le 23 mai.

Et si cette élection était le moyen déguisé d’organiser une sorte de nouveau référendum. Il est clair que le débat de campagne porte sur le Brexit. Nigel Farage, le vainqueur de la consultation populaire, avec une courte majorité de 51,9 % des voix, que tout le monde a qualifié de référendum, a formé un nouveau parti, le Brexit Party qui semble, selon les sondages, caracoler en tête avec 30 à 35 % des intentions de vote. Fort de sa victoire de 2016, Nigel Farage avait démissionné du parti eurosceptique, voire europhobe, l’UKIP et avait quitté la politique. Il sent le danger de cette élection inattendue. Pourtant l’UKIP est toujours présent dans les partis en campagne. Selon les intentions de vote, ce dernier obtiendrait moins de 5 % des voix.

En 2016, seuls les Anglais, à l’exception notable de Londres et le Pays de Galles, avaient voté majoritairement pour le Brexit. L’Ecosse et l’Irlande du Nord (Ulster) s’étaient opposées au Brexit. La Première Ministre écossaise plaide, depuis lors, pour un second référendum en vue d’obtenir l’indépendance de l’Ecosse pour lui permettre éventuellement l’adhésion de ce nouveau pays à l’Union européenne. Les Irlandais du Nord, inquiets d’un nouveau regain de violence, 21 ans après la guerre civile qui avait duré 30 ans, de 1968 à 1998. Le rétablissement de la frontière avec la République d’Irlande en serait la cause. Pourtant, le parti unioniste anglican qui soutient le gouvernement de Theresa May a refusé à chaque vote l’accord signé avec l’Union européenne, à cause de l’établissement d’une nouvelle frontière avec la République irlandaise.

D’un point de vue économique, si l’Union européenne va souffrir, car les exportations vers le marché britannique seront plus compliquées, pour le Royaume-Uni, sans un accord de sortie favorable pour son économie, ce serait une catastrophe, sans compter l’avenir des Britanniques vivant dans les autres pays de l’Union, comme d’ailleurs pour tous les Européens résidant en Grande-Bretagne.

Conscient de ces problèmes, le Parlement britannique a mis du temps pour confirmer le résultat de la consultation populaire, puisque ce n’est que le 29 mars 2017, soit 9 mois après le résultat du référendum ou plus exactement de la consultation populaire, qu’il a permis à Theresa May d’annoncer l’application de l’article 50 du traité de Lisbonne, soit la demande de sortie de l’Union, pour le 29 mars 2019. La majorité des députés de la Chambre des Communes, comme Theresa May, avait pourtant voté contre le Brexit et la Chambre des Lords était plutôt opposée à celui-ci. Si les Lords ne sont pas élus par le peuple, les députés de la Chambre des Communes le sont et ne désirent pas s’opposer à la volonté populaire, tout comme Theresa May.

Il fallait cependant un accord avec l’Union européenne, pour établir un Soft Brexit. Si David Cameron, le prédécesseur de Theresa May, avait déjà négocié une application moins stricte des traités européens afin de réaliser un référendum en évitant l’objectif de l’UKIP, soit la sortie de l’Union européenne, et qui était en progrès à chaque élection, il a raté son pari, puisque la majorité des Britanniques se sont, malgré tout, prononcés pour le Brexit, alors qu’ils avaient, semble-t-il, été trompés sur les bienfaits ou les méfaits de l’Union européenne par Nigel Farage.

Même si l’Union européenne n’est pas favorable à un vote pour le départ du Royaume-Uni ou une sortie sans accord, elle ne désire pas dépasser les termes de l’accord négocié avec Theresa May et commence à s’impatienter. Pour les députés britanniques, ce n’est pas suffisant. Il faut plus. Ils veulent majoritairement le beurre - autrement dit les avantages de l’appartenance à l’Union -, l’argent du beurre - soit ne plus se plier aux exigences des traités, des budgets et des directives - et le sourire de la crémière ou, pour être clair, un vote favorable des deux côtés de La Manche.

De nombreux britanniques demandent leur naturalisation dans un pays de l’Union où ils vivent, plusieurs entreprises sont sur le point de quitter le Royaume-Uni, la City pourrait perdre sa première place de centre financier majeur dans le monde, la Livre sterling pourrait s’effondrer.

Par conséquent, si les élections européennes conduisent à une victoire des partis ou des candidats opposés à un Brexit, la situation deviendrait intenable à la Chambre des Communes et Theresa May serait sans doute poussée vers la sortie. Une nouvelle consultation populaire serait peut-être incontournable ou, alors, la date du 31 octobre pourrait être repoussée mais, cette fois-ci, sine die.

Le Royaume Uni ne fait pas partie de la zone Schengen, il a refusé d’adopter l’euro, il refuse certains migrants intra-européens, ceux de plusieurs pays de l’Europe centrale. Si ce report sine die se produisait, ce serait une plus grande catastrophe que le Brexit lui-même, car les nouveaux projets pour relancer l’Union européenne seraient bloqués pour une longue période.