De tout temps, l’accès aux matières premières a été un enjeu économique et géopolitique important. Au 19e siècle, le charbon a été le moteur du développement industriel de l’Angleterre. Au 20e siècle, le pétrole est à l’origine du moteur thermique et de l’essor de nouvelles industries dérivées des hydrocarbures. La géopolitique se redessine alors autour des pays producteurs de pétrole, regroupés au sein de l’OPEP et des pays consommateurs, largement occidentaux, dont l’objectif est de concentrer la valeur ajoutée dans leurs économies. Que nous réserve le 21e siècle et quels en sont les enjeux ?

L’Europe a identifié 30 matières premières dont la disponibilité conditionne le futur de nos économies. Ce sont essentiellement des minéraux ou métaux rares associés à l’évolution technologique dans des domaines aussi variés que la transition écologique, la révolution numérique, les technologies médicales et de Défense. La transition énergétique appelle au développement du solaire, de l’éolien, des piles à combustible et à la substitution progressive du moteur thermique. La révolution numérique se construit sur des capacités de stockage et des besoins en puissance de calcul toujours plus importants, décuplés par l’avènement de l’Intelligence artificielle (IA) et des systèmes décentralisés hautement énergivores. Le futur du numérique et de la transition énergétique convergent sur le besoin constant d’améliorer le rapport puissance-taille des composants et d’en optimiser le rendement énergétique.

Quels sont ces minéraux et métaux ‘rares’ si critiques pour notre futur ?

Une des familles de métaux la plus souvent référencée est celle des terres rares : les terres rares sont constituées de 17 métaux dont les propriétés électromagnétiques et optiques sont absolument remarquables. À ce titre, le dysprosium, le néodyme et le samarium sont largement utilisés pour miniaturiser et améliorer la puissance des aimants et le rendement des moteurs électriques. Les propriétés optiques des terres rares les rendent indispensables à l’évolution de la technologie des lasers, des luminophores et des écrans. À côté des terres rares, des métaux comme l’indium, le germanium et le gallium sont les matériaux les plus explorés pour le développement de nouvelles générations de microprocesseurs, pour la fabrication de LED et d’écrans tactiles. Le cobalt, le lithium et le graphite sont les minéraux critiques pour le développement de nouvelles générations de batterie pour le stockage de l’énergie, un des défis majeurs de la transition énergétique. Les platinoïdes (platinum, rhodium, palladium….), une des familles de métaux les plus rares et les plus chères, sont devenus indispensables dans le secteur automobile et industriel en raison de leur propriété de catalyse. Le tungstène, le tantale, le titane offrent tout un chacun des propriétés structurelles qui les rendent incontournables dans des domaines aussi diversifiés que l’aéronautique, l’électronique et le médical.

Ces métaux ont pour dénominateur commun leur très faible niveau de concentration : il faut le plus souvent extraire des dizaines de tonnes de minerais, les broyer, les traiter chimiquement et les séparer pour obtenir un seul kilo de métaux rares. Ces opérations sont hautement agressives pour l’environnement : l’extraction, l’utilisation de grandes quantités d’eau et les traitements chimiques contribuent à dénaturer le milieu original. Les pays occidentaux, dont les États-Unis et la France, ont dans le passé exploité des mines de métaux rares : ils en ont très bien compris les défis écologiques et ont préféré fermer les sites de production locaux pour se fournir sur les marchés internationaux. Guillaume Pitron, expert géopolitique en la matière dénonce la délocalisation de la pollution vers les pays émergents (1).

La demande pour ces métaux stratégiques devrait être multipliée par 50 au cours des 30 prochaines années. La Chine fournit 90 % des besoins mondiaux en terres rares, l’Afrique du Sud 80 % des besoins en platinoïdes, la République démocratique du Congo 65 % du cobalt et la Turquie 40 % du borate. Nous, Européens, sommes très majoritairement dépendants de la Chine et d’autres pays émergents pour nos approvisionnements futurs.

La Chine, plaque tournante, devenue incontournable

Profitant du mouvement de désindustrialisation en Europe durant les années 80, la Chine a développé une stratégie industrielle sur le long terme en trois phases : la disponibilité des matières premières, l’apprentissage technologique et l’intégration verticale pour capturer le maximum de valeur au niveau national. La mise en œuvre de ce plan économique, stratégique et dirigiste, sur plusieurs dizaines d’années permet aujourd’hui à la Chine de bénéficier d’une position dominante dans l’approvisionnement des métaux rares et, dans le même temps, de concurrencer nos économies occidentales dans des domaines technologiques aussi avancés que l’électronique, l’internet, les télécommunications, l’armement, la motorisation électrique et les énergies renouvelables. La Chine a développé un quasi-monopole sur nombre de métaux stratégiques dont elle réserve la priorité aux entreprises localisées en Chine. Le message aux géants mondiaux de l’industrie est univoque : la localisation de vos opérations en Chine est la garantie d’un accès prioritaire aux matières premières. La part de métaux rares réservée à l’exportation représente un surplus aléatoire de production, d’autant plus aléatoire qu’il dépend de la situation géopolitique mondiale et du bon vouloir des autorités chinoises.

Ce que la Chine n’a pas trouvé chez elle, elle va le chercher en investissant dans des mines étrangères ou en concluant des accords de coopération en Afrique, en Amérique latine et en Australie. La Chine est le partenaire majoritaire de la République démocratique du Congo (RDC) pour l’exploitation du Cobalt : 80 % du cobalt de la RDC est raffiné en Chine. La Chine s’est également substituée à l’Europe et aux États-Unis comme partenaire privilégié pour l’exploitation du lithium en Amérique latine. Là où la Chine a stratégiquement investi pour développer ses filières de matières premières, à l’intérieur ou à l’extérieur de ses frontières, l’Europe et les États-Unis se sont trop largement contentés de simples accords commerciaux aujourd’hui synonymes de dépendance par rapport à des pays au régime politique instable et/ou totalitaire. Laissons à Donald Trump le crédit d’avoir tiré la sonnette d’alarme et d’avoir réveillé le monde occidental : la crise d’approvisionnement en terres rares, entre 2009 et 2012, a montré que Pékin pouvait utiliser ses ressources minérales comme une arme politique.

Quelle réponse attendre de L’Europe ?

La liste européenne des matières premières stratégiques continue d’évoluer au gré des priorités technologiques : on est passé de 14 matériaux en 2011 à 30 matériaux prioritaires en 2020, matériaux dont l’approvisionnement est lié à des marchés mondiaux fortement concentrés. L’Union européenne, sous l’impulsion du commissaire européen à l’industrie, Thierry Breton, a développé un plan stratégique articulé sur 10 axes différents (2) et a mis en place une alliance européenne pour les matières premières.

La première des priorités serait de restaurer sélectivement, à l’intérieur des frontières de l’Europe, une industrie extractive et de transformation à travers le financement de projets durables d’exploitation minière. Sans être exhaustif, l’inventaire de nos ressources minières européennes pointe le germanium et le cobalt en Finlande, le gallium en Allemagne, le strontium en Espagne, le hafnium et l’indium en France. D’autres métaux comme le silicium métal ou le lithium pourraient être produits en Europe mais ne le sont pas pour des raisons économiques. Cette réflexion pourrait être étendue aux terres rares, pas si rares que ça dans nos pays européens mais dont l’exploitation a été arrêtée pour des raisons économiques et écologiques. Il ne suffit pas pour autant de tourner le bouton pour mettre la machine en marche. Aux États-Unis, à la demande du Pentagone, et pour des raisons d’indépendance stratégique, la principale mine de terres rares en Californie a été rouverte en 2018. Trois ans plus tard, les États-Unis restent encore dépendants de la Chine pour le raffinage de ces métaux.

Une deuxième voie alternative pour l’Europe est de développer une stratégie de ‘substitution’, à savoir développer des technologies de substitution indépendantes de ces métaux rares. Le défi technologique est énorme mais ‘sélectivement’ possible dans certains domaines. À défaut de ‘matières premières’, il faudra de la ‘matière grise’ et concentrer d’énormes moyens de recherche sur des thèmes sélectifs. Le développement du moteur électrique asynchrone, libre de terres rares, en est un exemple. Les recherches en matière de stockage de l’énergie doivent privilégier des batteries dont les matériaux et les composants sont disponibles à l’intérieur de nos frontières.

Le recyclage des matériaux ouvre également des perspectives intéressantes pour lesquelles de nouvelles ressources doivent être mobilisées même si aujourd’hui, économiquement, le coût du recyclage est souvent supérieur au prix d’achat de certaines matières premières. On tirera des conclusions très différentes en intégrant la problématique de dépendance par rapport à des pays tiers et surtout le ‘coût’ écologique de disposer et de produire de nouvelles matières ‘rares’ dans un cycle sans fin. Le Japon a privilégié le recyclage pour alimenter son industrie à forte connotation technologique.

Il ne fait aucun doute que, pour l’Europe, l’approvisionnement des matières premières continuera de dépendre d’accords commerciaux mais notre stratégie ne peut se résumer à cette forme de dépendance. L’objectif du plan européen est de réduire l’exposition aux risques géopolitiques, aux chocs des marchés mondiaux, et de mettre en place des chaînes d’approvisionnement résilientes. Mais l’étape la plus difficile reste à franchir à savoir opérationnaliser le plan stratégique à travers des priorités et des décisions claires. Il nous faudra transcender les intérêts nationaux et trouver des accords de collaboration entre les institutions européennes, les autorités nationales et le secteur privé. Le futur de l’Europe passera par sa capacité à mettre en place une véritable alliance pour les matières premières.

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(1) La Guerre Des Métaux Rares – Guillaume Pitron – 2018

(2) Rapport de la commission européenne sur la résilience des matières premières critiques

-> Lire aussi: Comment la Wallonie peut profiter de la "mine urbaine" que représentent les déchets ?