La pensée magique, c’est s’attribuer la puissance de faire se réaliser ses désirs sans avoir à œuvrer pour cela. Quand elle se rencontre chez un adulte, elle est évidemment associée à un déséquilibre psychologique. C’est une pathologie heureusement peu répandue… mais dont une variante, celle de la finance magique, sévit dans les cercles politiques.

Un bon montage financier et, hop, le problème lancinant disparaît, du moins pour un quart de siècle. En voici deux illustrations.

– Chronique signée Etienne de Callataÿ, économiste en chef d'Orcadia Asset Management et professeur de finances publiques à l'UNamur.

N’aimerions-nous pas voir s’évanouir la "bulle photovoltaïque", cet engagement affreusement mal conçu de soutien aux particuliers installant des panneaux sur leur toit pour générer de l’électricité et en injecter dans le réseau ? Comme il y a trop de certificats verts ainsi octroyés, Elia achète l’excédent et se rembourse par une surcharge imposée aux consommateurs. Mais, saperlipopette, la surcharge actuelle ne suffit pas. Au lieu d’augmenter celle-ci, ce qui demanderait d’assumer ses erreurs, il suffit d’invoquer la finance magique. Une banque va prêter de l’argent à Elia pour permettre à cette dernière d’acheter les certificats et Elia rembourse la banque en prolongeant la durée de perception de l’actuelle surcharge (voir La Libre, 21 janvier 2020). Au lieu de payer une surcharge plus lourde dès demain, le consommateur paiera une surcharge inchangée, mais plus longtemps. C’est plus discret… et, surtout, cela immunise l’électeur d’aujourd’hui en faisant payer celui des années 2030. Notons qu’au passage, les intermédiaires prennent commissions et profits, de telle sorte qu’au final, le tour de passe-passe appauvrit les ménages wallons. Ce n’est, bien entendu, qu’un détail pour le magicien.

N’apprécierions-nous pas de bénéficier de meilleurs transports en commun, plus rapides, plus fréquents, plus ponctuels, plus confortables, sans, bien sûr, devoir payer davantage pour les utiliser ? Il y a deux manières de faire pour mieux financer trains, trams et bus : payer plus d’impôts et couper dans d’autres dépenses publiques. Zut, alors, voilà qui n’est pas agréable. Pas de souci, ici aussi, la finance magique intervient. Il suffit de qualifier un tel financement comme investissement, d’affirmer que les jeunes générations bénéficient des investissements et donc de légitimer que le déficit public augmente à la suite de cette dépense, contrairement aux cruelles normes budgétaires de la méchante belle-mère Europe. Pourtant, le bus rapide, fréquent, ponctuel, confortable et bon marché qui roulera demain ne bénéficie pas aux futures générations. Tout au plus, contribue-t-il moins à l’augmentation de la dette environnementale léguée à nos enfants que les voitures dont il découragerait l’usage. Ce n’est donc pas à la génération de nos enfants à payer pour cela mais à la nôtre !

La liste pourrait aisément s’allonger. La mise sur pied du Fonds de vieillissement par le gouvernement Verhofstadt-Reynders en 2001 est un modèle dans le domaine de la magie financière. Afficher l’abondement d’une cagnotte "retraites" sans demander le moindre effort additionnel, voilà qui rivalise avec Houdini.

La finance magique ne séduit pas que les partis au pouvoir. En face, sur les bancs militants, on aime invoquer le pouvoir d’une "banque du climat" à créer, laissant parfois penser que cela pourrait dispenser M. et Mme Tout-le-Monde de devoir, eux aussi, changer de comportement. Ou alors on affirme que la dette publique n’est plus un sujet de préoccupation car il suffit que la banque centrale achète les emprunts émis par les États.

La finance permet de transformer des charges présentes en charges futures mais pas de transformer les citrouilles en carrosses ou le plomb en or. Et le plomb, il vaut mieux en avoir dans la tête.

(1) Université de Namur, etienne.decallatay@orcadia.eu.