Cette prospérité de l’Alberta provient de l’extraction de pétrole et du gaz et des activités dérivées. Le secteur de l’énergie représente 21,38% du produit intérieur brut de l’Alberta, contre 9.3% pour l’ensemble du Canada. C’est dire l’attachement des habitants de l’Alberta aux hydrocarbures, grands pourvoyeurs d’emplois bien payés.

– Chronique signée Eric Dor, directeur des études économiques à l’IESEG School of Management

On connaît déjà bien la popularité de mouvements politiques indépendantistes en Catalogne, en Flandre, au pays basque, en Corse, ou en Ecosse. Au Canada, il est bien connu que des partis militent depuis longtemps pour l’indépendance du Québec, qui a même obtenu 49,4% des suffrages lors du referendum de 1995, avec un taux de participation massif de 93,2% des inscrits. Mais dans ce même pays, le succès croissant de la revendication d’indépendance de l’Alberta est moins connu.

L’Alberta, avec ses 4,395 millions d’habitant, est la 4ème province du Canada en termes de population. Elle représente 11,6% de la population totale du Canada, loin derrière l’Ontario, le Québec et la Colombie Britannique. Cependant, l’Alberta est la province qui produit le plus de richesse par habitant. Le produit intérieur brut par habitant de l’Alberta est supérieur de 34% à la moyenne nationale, d’après les comptes de 2018. Il est même supérieur de 53% à celui du Québec, et de 73% à celui de la Nouvelle Ecosse.

Cette prospérité de l’Alberta provient de l’extraction de pétrole et du gaz et des activités dérivées. Le secteur de l’énergie, qui comprend aussi bien l’extraction du pétrole et du gaz que des activités comme le raffinage, représente 21,38% du produit intérieur brut de l’Alberta, contre 9.3% pour l’ensemble du Canada et par exemple 4,1% au Québec. De surcroît, beaucoup d’autres secteurs de la province fournissent des biens et services aux entreprises locales de l’énergie. C’est dire l’attachement des habitants de l’Alberta aux hydrocarbures, grands pourvoyeurs d’emplois bien payés, directement ou indirectement.

Les divergences économiques entre les provinces ont un impact sur la fiscalité. Les Canadiens paient des impôts aux différents niveaux de pouvoir. Ils paient des impôts nationaux qui financent le gouvernement fédéral. De surcroît, ils paient des impôts provinciaux. Ce sont les recettes fiscales des gouvernements des provinces. Ensuite ils paient des impôts municipaux. La prospérité de l’Alberta permet à son gouvernement de prélever des taux d’impôts provinciaux très inférieurs à la moyenne nationale et à ceux du Québec. Cependant les gens de l’Alberta se plaignent de payer beaucoup d’argent, 20 milliards de dollars canadiens par an d’après des politiciens locaux, au profit d’autres provinces du pays. Une certaine redistribution des revenus entre provinces, par le biais du gouvernement fédéral, se réalise en effet de plusieurs manières au Canada.

Il y a d’abord un mécanisme de péréquation, par lequel le gouvernement fédéral verse de l’argent aux provinces relativement pauvres, pour permettre à celles-ci d’offrir quand même un niveau adéquat de services publics à leur population. Les habitants de l’Alberta contribuent au financement du gouvernement fédéral, mais sans rien recevoir en retour au titre de la péréquation. Par contre le Québec a reçu, en 2017, 1337 dollars canadiens par habitant au titre de la péréquation. Il y a ensuite d’autres versements du gouvernement fédéral aux provinces, au titre des soins de santé et des programmes sociaux.

La redistribution réalisée par le gouvernement fédéral permet d’atténuer les différences de pouvoir d’achat entre les habitants des différentes provinces. Suite à cette redistribution le revenu disponible par habitant de l’Alberta n’est supérieur que de 17% à la moyenne du Canada, et de 30% à celui du Québec. C’est encore beaucoup, mais moins que les divergences initiales de production de richesse. Mais l’opinion publique et les dirigeants de l’Alberta réclament une réforme du mécanisme de péréquation.

Si payer pour des provinces moins riches est déjà un motif évoqué par les séparatistes, le grief principal porte toutefois sur la question de l’énergie et de l’environnement. L’Alberta détient d’immenses réserves de sables bitumeux, mais manque d’oléoducs pour exporter le pétrole qui peut en être extrait. A cause de cela, le prix du pétrole extrait en Alberta est déprimé, et se retrouve inférieur à ce qu’il serait normalement sans cet engorgement des possibilités d’expédition. L’écart entre les prix du baril des pétroles américains et canadiens avait ainsi atteint 30 dollars au début de l’année 2019, ce qui a poussé le gouvernement de la province à ordonner un plafonnement de la production pour réduire les réserves invendues par manque d’oléoducs pour les exporter. En conséquence les grandes sociétés pétrolières internationales sont réticentes à investir davantage dans la province. Tout cela brime la croissance du secteur pétrolier en Alberta. En grande majorité, la population de l’Alberta, relayée par ses dirigeants politiques, souhaite donc des investissements massifs en nouveaux oléoducs pour acheminer le pétrole vers les ports canadiens ou vers les Etats Unis.

Cependant, de tels projets nécessitent l’accord du gouvernement et du parlement fédéraux. Or, les autorités fédérales, comme la majorité des habitants des provinces de l’est, sont très réticentes à permettre un accroissement de l’exploitation des hydrocarbures et la construction d’oléoducs, car elles sont sensibles aux problèmes environnementaux posés par ces activités et ces préoccupations sont exacerbées par la lutte contre le réchauffement climatique. Le gouvernement canadien entretient donc le manque d’oléoducs et empêche l’expansion de l’industrie pétrolière de l’Alberta, à la grande colère de ses habitants. Les enquêtes montrent d’ailleurs qu’une majorité d’habitants de la province sont climato sceptiques. Ils nient le bien-fondé écologique des restrictions mises à leurs activités pétrolières. La province est massivement en faveur des conservateurs, sans aucun élu pour le parti libéral dont le gouvernement fédéral est issu.

L’opinion majoritaire en Alberta est que le gouvernement fédéral, et le reste du pays en général, ignorent totalement les intérêts de leur province. Le reste du Canada est accusé de profiter de l’argent de l’Alberta, et en même temps de ruiner son industrie pétrolière. Bien entendu, l’Alberta se voit sans cesse conseiller de reconvertir son économie pour réduire son excessive dépendance aux activités polluantes liées aux hydrocarbures. Mais les dirigeants de l’Alberta répondent que si c’est bien leur intention, moins vite toutefois que ce que souhaiteraient les écologistes, ils pourront mieux investir pour leur reconversion quand ils pourront garder leur argent pour eux plutôt que de le verser à d’autres provinces.

Les objectifs des sécessionnistes sont variés. Certains prônent l’indépendance de l’Alberta, d’autres veulent son rattachement aux Etats Unis, ou encore former un grand pays indépendant avec les 3 autres provinces de l’ouest, ce qu’on appelle un Wexit. Il est sans doute trop tôt pour que l’un de ces scénarios puisse rallier une majorité de suffrages. Mais le maintien du parti libéral au pouvoir national après les élections fédérales de 2019 consterne les Albertiens qui craignent la continuité des politiques qu’ils contestent. Même le gouvernement provincial prévient que sans une réforme de la péréquation et l’autorisation de nouveaux oléoducs, le sentiment sécessionniste va fortement progresser auprès de l’opinion.