Une chronique signée Marc Danneels, Chief Investment Officer chez Beobank

Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, entend investir 750 milliards d’euros dans les pays qui souffrent économiquement le plus de la crise du coronavirus. Les bourses européennes ont réagi positivement à cette annonce. Le plan donne, en effet, un cap à un moment où les perspectives économiques à court terme sont loin d’être roses, dans le contexte de la crise du Covid-19. Pour la première fois depuis la Grande Dépression de 1929, le FMI estime que toutes les économies du monde finiront en récession, c’est-à-dire avec une croissance économique négative, en 2020. Certains facteurs seront décisifs pour évaluer les tendances sur les bourses et les marchés financiers pour le reste de l’année, et donc l’importance de ce plan de relance européen.

La variable : se reconnecter à l’économie réelle

Pour l’instant, nous notons encore et toujours une déconnexion considérable entre les marchés et la réalité économique. Historiquement, les sept dernières périodes de crise nous ont appris qu’il faut en moyenne deux ans pour sortir d’une récession. Et pourtant… Si l’on considère les ratios financiers tels que les anticipations bénéficiaires et les spreads actuels, les marchés semblent tabler sur une sortie de récession Covid-19 dès la fin juin, ce qui semble pour le moins optimiste.

Nous verrons donc, dans les prochains mois, que les marchés retrouveront une meilleure perception des paramètres économiques réels. La publication des résultats d’entreprises pour le 2e trimestre, qui couvrira la plus grande partie de la période de confinement, devrait permettre de mieux comprendre comment les marchés évaluent réellement l’impact économique de la pandémie, mais aussi comment ils interprètent l’efficacité des mesures de soutien économique prises et promises. Il est intéressant de noter que le plan von der Leyen cible non seulement les États membres, mais apporte aussi un soutien aux entreprises et aux secteurs, notamment ceux qui visent l’écologisation, la numérisation et le renforcement de l’économie.

La constante : guerres commerciales et tensions géopolitiques

La crise du Covid-19 a ravivé les tensions commerciales entre la Chine et les États-Unis, qui avaient déjà marqué l’année boursière 2019. La combinaison d’un contexte préélectoral aux États-Unis et du lourd impact économique de la crise du coronavirus entraîne une accentuation de la rhétorique commerciale entre les deux superpuissances.

À cet égard, il semble difficile d’imaginer le respect des accords conclus en janvier de cette année pour normaliser les relations commerciales. À l’époque, la Chine s’était engagée à acheter, l’année prochaine, 200 milliards de dollars supplémentaires de biens et de services manufacturiers aux États-Unis en échange d’un assouplissement des droits de douane. Dans le contexte actuel, il est permis de douter de la capacité et de la volonté de la Chine d’honorer cet engagement.

Les États-Unis ont, quant à eux, récemment menacé de lever de nouvelles barrières commerciales, d’augmenter les droits de douane sur les importations en provenance de Chine, ce à quoi Pékin n’a pas manqué de réagir. Mais la « guerre froide technologique » entre les deux pays devrait également reprendre de la vigueur. Nous pouvons donc être sûrs que les tensions géopolitiques internationales continueront à susciter de la volatilité sur les marchés boursiers. D’autant plus que les tensions entre les États membres européens s’accroissent également...

L’inconnu : aux limites de la solidarité européenne ?

Ce dernier point nous ramène au plan de relance d’Ursula von der Leyen. Contrairement à la crise précédente (la crise financière de 2008), les gouvernements ont, cette fois, immédiatement tout mis en œuvre pour soutenir l’économie. La Banque centrale européenne a pris un nouveau cap en créant massivement de la monnaie pour acheter des obligations d’État des pays de la zone euro, tandis que les États membres eux-mêmes ont instauré assez rapidement des mesures de soutien afin de limiter les dommages causés aux entreprises.

Début mai, la Cour constitutionnelle allemande a cependant jugé que le programme de rachat de la BCE pouvait contrevenir à la constitution allemande. Dans le même temps, les États membres de l’UE caractérisés par des politiques fiscales relativement conservatrices et des niveaux d’endettement limités, comme les Pays-Bas, l’Autriche et la Suède, continuent de s’opposer à une trop grande solidarité européenne, ce qui suscite de vives critiques dans les États membres les plus touchés.

Dans ce contexte, Merkel et Macron ont proposé à la mi-mai un fonds d’urgence de l’UE de 500 milliards d’euros pour les secteurs économiques et les régions les plus touchés. Des sommes que les États membres bénéficiaires n’auraient pas à rembourser, bien que leur octroi soit soumis à certaines conditions. Ce faisant, le couple franco-allemand s’est résolument exprimé en faveur de la solidarité européenne, une approche désormais reprise par la Commission européenne.

Le plan von der Leyen doit néanmoins être approuvé par les 27 États membres, ce qui nous amène à la question cruciale qui agitera le reste de l’année. Les acteurs européens sauront-ils faire preuve de suffisamment de solidarité et de coordination pour convaincre les marchés de la durabilité d’un soutien monétaire et fiscal débridé ? Cette réalité politique déterminera, peut-être plus encore que les prévisions économiques ou l’évolution de la situation sanitaire, le sentiment sur les places boursières, dans les prochains mois.