Une carte blanche signée Bernard Keppenne, Chief Economist chez CBC Banque.

A l’heure où l’on vit de profonds bouleversements, le pétrole a lui aussi été largement chahuté avec une demande journalière en baisse de 30%; et son prix a atteint un plancher qui devrait rester d’actualité de nombreux mois. On peut bien entendu y voir une opportunité pour les factures des ménages et des entreprises ; mais, y voir une occasion de se dédouaner de prendre des mesures drastiques pour réduire notre empreinte carbone serait une lourde erreur

Pour reprendre les propos du neuropsychiatre Boris Cyrulnik, « le mot « crise » nous vient du monde médical où il était employé pour désigner les attaques d’épilepsie : le propre de la crise c’est que, quand elle est passée, tout redevient comme avant. A l’inverse, « catastrophe » (du verbe grec strepho qui signifie « tourner » et a donné katastrophê, « renversement ») désigne un bouleversement tel qu’« après » ne sera plus jamais comme « avant ». C’est le cas de cette pandémie ou, du moins, cela devrait l’être. Que des mesures soient prises pour faire redémarrer l’économie, oui, bien sûr ! L’économie doit redémarrer. Mais redémarrer comment et pourquoi ? »

Cette question du redémarrage est centrale car tout le monde est bien conscient que nous ne pouvons pas revenir à la situation d’avant. Et surtout, cette remise à niveau est l’occasion de persévérer dans les élans d’avant, aussi fragiles étaient-ils, pour enfin rendre l’Europe plus verte.

Pas de vaccin pour le climat

Sans action d’ampleur en faveur de l’environnement, près de 3,5 milliards d’êtres humains vivront dans des conditions de chaleur extrêmes d’ici à 50 ans, comme vient de le révéler une nouvelle étude publiée dans la revue scientifique « PNAS », menée par 5 universitaires américains, européens et chinois. Renoncer aux élans pré-covid19 serait donc bien plus néfaste en termes de santé et de coût économique que la crise elle-même, d’autant plus qu’il n’y aura pas de vaccin climatique. Malgré la tourmente actuelle, il nous faut garder dans le viseur que les énergies renouvelables sont la seule alternative possible et ne pas céder à la tentation d’un baril bas pour mal relancer notre économie.

Cela va être long et périlleux mais il ne faut donc pas pour autant opter pour la facilité. Il faut voir plus loin. Cette crise est l’occasion de mettre en œuvre, la tête haute, le plan de la Commission européenne qui vise, pour rappel, trois objectifs ; réduire les émissions de gaz à effet de serre d'au moins 40 % (par rapport aux niveaux de 1990), porter la part des énergies renouvelables à au moins 32 % et améliorer l'efficacité énergétique d'au moins 32,5 %. D’autant plus qu’au-delà des éléments justifiant ce Green Deal, que sont entre autres l’amélioration de la sécurité d’approvisionnement de l’UE ou la réduction de notre dépendance, en optant pour une relance économique plus verte, nous pourrions aussi créer de nouvelles perspectives d’emploi et de croissance. Deux éléments fondamentaux dont nous avons absolument besoin maintenant.

Une opportunité cachée

Derrière ce baril bas, se cache donc une opportunité. Vu le niveau bas de l’énergie, l’occasion se présente d’instaurer au niveau européen une taxe carbone plancher qui serait du coup moins pénalisante que si elle venait s’ajouter à un prix du baril haut. Cette taxe augmenterait jusqu’en 2030 pour respecter notre objectif. Il faut donc suivre le modèle pratiqué par la Suède qui a taxé tout le monde de la même façon et fait évoluer de façon graduelle cette taxe qui est passée de 20 euros la tonne à 120 euros la tonne. Cette taxe carbone repensée à la mode suédoise permettrait aussi de financer des infrastructures non polluantes, ce qui aurait alors un effet d’entrainement positif. Et son avantage est qu’elle peut être introduite par étape avec une hausse graduelle de son taux, tout en mettant en place des mesures de soutien pour les ménages et les entreprises les plus vulnérables. Mais il est impératif que les recettes de cette taxe soient utilisées de façon transparente, qu’elles ne servent pas à combler les déficits et visent à soutenir la transition énergétique. Mais bien évidemment, si cette mesure n’est pas généralisée au niveau mondial, il faudra imposer une taxe aux frontières de l’Europe pour ne pas pénaliser nos entreprises.

L’aérien et les croisières en première ligne

Il faut également lier les aides des Etats au secteur aérien à l’instauration d’une taxe sur le kérosène et obtenir de la part de ce dernier des engagements pour réduire la consommation et revoir le modèle des low costs. Plus aucun secteur ne peut bénéficier d’un exemption de taxes sur les énergies carbone.

Il faudra aussi accepter que le modèle du tourisme de croisières de masse soit remis totalement à plat car il ne rencontre plus les défis climatiques et de santé et ne correspond plus aux nouvelles contraintes sanitaires.

L’avantage indéniable est que l’instauration de la taxe carbone donnerait aux agents économiques une visibilité qui leur permettrait d’investir dans des technologies propres et dont les rendements pourraient croître au cours du temps (avec le prix du carbone) alors que les technologies polluantes auraient des rendements de plus en plus bas.

La baisse du prix du baril est donc une opportunité pour combattre un fléau qui, comme le Covid-19 est invisible, mais dont les effets sont palpables sur la planète et la vie humaine et qui en définitive fait plus de morts chaque année que lui.