Une opinion signée Eric Dor, directeur des études économiques à l’IESEG School of Management, Paris et Lille.

La crise épidémique perturbe les chaînes d’approvisionnement globales et réduit la demande adressée à certains secteurs. Comme cette crise menace de se prolonger, les marchés boursiers sont pris de panique et ont commencé à s’effondrer. Les investisseurs espèrent que les banques centrales vont réagir en diminuant les taux directeurs. Aux Etats Unis, la FED s’est dite prête à agir pour soutenir l’économie. La valorisation de certains produits financiers montre que les marchés américains prennent déjà en compte des perspectives de réductions de taux par la FED. Au contraire la présidente de la BCE estime qu’il est trop tôt pour apprécier les conséquences de l’épidémie sur l’inflation. Or, contrairement à la FED qui a un objectif mixte qui comprend le plein emploi, la BCE a un mandat dont l’objectif principal est la stabilité des prix. L’impact de l’épidémie sur l’inflation est toutefois ambigu. La baisse de l’activité peut réduire l’inflation, mais les pénuries de certains produits peuvent provoquer une forte augmentation de leurs prix. A la BCE, les partisans d’une normalisation de la politique monétaire, comme le président de la Bundesbank, sont peu enclin à encore assouplir la politique monétaire. Quoi qu’il en soit beaucoup d’investisseurs espèrent que la BCE réduise encore ses taux directeurs.

Mais une réduction des taux par les banques centrales serait-elle efficace pour lutter contre les conséquences de l’épidémie ? Une baisse des taux d’intérêt est efficace quand l’économie est confrontée à une insuffisance de demande. L’objectif est alors que la réduction des taux incite les entreprises et ménages à emprunter pour dépenser davantage, ce qui peut relancer l’activité. Mais la crise épidémique est surtout un choc d’offre. Les mesures de confinement ont provoqué l’arrêt de certaines productions. Les chaînes d’approvisionnement globalisées en sont perturbées. Baisser les taux d’intérêt serait sans aucun effet sur le confinement qui cause le problème. Bien sûr l’annulation des foires commerciales et autres événements collectifs, ou la baisse des voyages touristiques et de la fréquentation des commerces, réduisent la demande adressée à certaines entreprises comme celles de l’hôtellerie et du transport. Mais réduire les taux d’emprunt serait inefficace contre ces comportements dictés par la crainte.

Beaucoup d’entreprises sont confrontées à une réduction de leurs recettes, à cause de la crise épidémique, alors qu’elles doivent continuer à payer leurs coûts fixes et leur personnel. Si la situation se prolonge, elles vont donc devoir emprunter davantage à leurs banques. Baisser les taux d’intérêt peut alors être utile pour réduire le coût financier induit. Cependant les taux d’intérêt sont déjà très bas ou négatifs en zone euro. Les marges de réduction supplémentaire sont extrêmement réduites. La BCE pourrait encore diminuer de 0,1% ou 0,2% le taux négatif de la facilité de dépôt, mais l’impact serait insignifiant sur le marché monétaire et le coût des lignes de crédit octroyées par les banques.

A cause de la crise épidémique, le risque bien connu de la dette excessive de certaines entreprises, dont une bonne partie est même de catégorie spéculative ou à peine un cran au-dessus, est en train de se concrétiser. La détérioration de la rentabilité de ces entreprises augmente leur risque de défaut. Les investisseurs l’ont remarqué et se détournent déjà des obligations d’entreprise de catégorie spéculative ou « high yield ». Le taux d’intérêt exigé sur la dette de ces entreprises augmente donc. C’est un gros problème car une grande partie de cette dette d’entreprise arrive à maturité cette année et au cours des suivantes. Les entreprises comptaient les rembourser avec le produit de nouveaux emprunts. Mais il est maintenant très difficile pour elles de trouver des investisseurs prêts à acheter de nouvelles obligations qu’elles émettraient. A nouveau une baisse des taux des banques centrales serait peu utile pour contrer ce risque de défaut. Cela diminuerait encore les taux sans risques, mais c’est la prime de risque exigée en surplus par les investisseurs qui augmente.

En réalité ce sont surtout les investisseurs qui souhaitent une réaction des banques centrales car ils espèrent qu’encore une fois cela suffirait à enrayer la baisse des marchés boursiers.

Mais comme l’effondrement des prix des actions reflète une forte révision à la baisse des perspectives de bénéfices des entreprises, il est peu plausible que cette fois cela puisse suffire à provoquer un rebond persistant du marché et enrayer son érosion.