Au travers d’une innovation technologique d’une puissance inédite, c’est le cœur de nos vies qui est impacté.

– Chronique signée André Blavier, Expert Senior Manager à l'Agence du numérique, affiliate professor à HEC Ecole de Management de l'ULiège.

Serons-nous remplacés par des robots ? L’intelligence artificielle va-t-elle prendre le contrôle de nos vies ? Quels seront les métiers de demain ? Ce qui rend la transformation numérique particulièrement remarquable, c’est finalement qu’au travers d’une innovation technologique d’une puissance inédite, c’est le cœur même de nos vies qui est impacté. Ce qui pose de manière critique la question des compétences numériques.

Le hasard du calendrier fait se rencontrer deux études particulièrement intéressantes qui adressent la question des compétences numériques sous deux angles distincts mais complémentaires.

La première étude est le baromètre 2019 de maturité numérique des citoyens wallons réalisée par l’Agence du numérique dans le cadre de Digital Wallonia. Son point de vue est celui des citoyens pour lesquels il propose, pour la première fois, un modèle d’évaluation des compétences numériques, basé sur 4 niveaux élémentaires, médianes, techniques et avancées.

Quelque 76 % de la population active de Wallonie considèrent que ses compétences numériques sont suffisantes pour ses perspectives de carrière. Ce chiffre, plutôt positif, doit toutefois être nuancé par une analyse plus fine des réponses aux questions qui ont été posées aux personnes participant à l’enquête. Le baromètre montre ainsi que 20 % des citoyens (de 15 ans et plus) sont clairement en situation de fracture numérique, chiffre auquel il faut ajouter 14 % supplémentaires qui n’ont qu’une maturité restreinte qui les met potentiellement en situation d’usagers faibles dans le contexte de la société numérique. Cette situation de "fracture numérique" est d’autant plus préoccupante qu’elle éloigne inévitablement ces personnes des nouveaux débouchés professionnels, nombreux, mais très technologiques, issus de la transformation numérique.

Le point de vue des entreprises

C’est précisément le sujet de la seconde étude, réalisée par l’Association pour l’emploi des cadres (Apec) et le Cesi (campus d’enseignement supérieur et de formation professionnelle) en France, qui adopte le point de vue des entreprises et met en lumière plusieurs métiers émergents, particulièrement dans les secteurs "traditionnels" de la construction ou de l’industrie.

La construction va ainsi voir l’émergence de profils comme le BIM Manager, chargé de gérer toute la maquette numérique d’un projet de construction ou le chargé d’affaires en efficacité énergétique.

Les secteurs industriels verront de leur côté arriver des profils tels que l’ingénieur en fabrication additive et 3D, l’IoT developer qui va proposer et concevoir des applications et des logiciels pour la gestion des objets connectés au sein d’une industrie, le spécialiste en AR/VR qui devra concevoir des systèmes d’immersion 3D, le manager en robotique chargé d’assurer la collaboration entre humains et robots, ou encore l’ingénieur en simulation numérique qui concevra des modélisations complexes pour mesurer ou anticiper l’impact de certains phénomènes sur les produits.

Enfin, et dans tous les secteurs d’activités, les spécialistes de la data seront de plus en plus à l’honneur avec notamment l’ingénieur en IA ou le déjà classique Chief Data Officer (CDO) en charge de la gestion de l’intégralité des données. Des métiers très intéressants et… très pointus.

La confrontation de ces deux points de vue débouche sur le paradoxe déjà souligné par Agoria dans le cadre de son initiative Be The Change qui nous alerte sur la potentielle pénurie de profils adéquats pour les métiers transformés ou émergents issus de la révolution numérique, alors que de nombreuses personnes sont, ou risquent d’être, en décrochage professionnel, précisément par manque de compétences numériques.

Il s’agit d’un défi sociétal, qui commence à l’école primaire et se poursuit tout au long de la vie, en passant notamment par des études qualifiantes ou supérieures intégrant fortement les technologies numériques, comme le fait HEC Liège, et par la formation continuée en entreprise.