Au milieu des années 80, l’avènement du courrier électronique a révolutionné les moyens traditionnels de communication rendant obsolètes, tout à la fois, le courrier postal, le fax, le télégramme. Aujourd’hui Gmail, Hotmail et autres services de messagerie électronique font partie de notre quotidien : plus personne ne s’étonne de recevoir dans la même seconde un courrier électronique venant de l’autre bout du monde. Peut-on en attendre autant des crypto monnaies ? Vont-elles révolutionner à terme le marché des devises, les systèmes bancaires traditionnels, les méthodes de paiements ? Qui en seront les principaux acteurs ? Des réseaux privés à l’image du Bitcoin ? De nouvelles émanations bancaires ? Quel sera le rôle que s’octroieront les banques centrales ? La seule certitude c’est qu’aucun acteur crédible ne peut maintenant tourner le dos à l’émergence de cette technologie numérique qui permet à la fois de gérer des transactions financières et de créer de la monnaie indépendamment des pouvoirs publics.

Les crypto pour les nuls : Comment ca marche ?

Une crypto monnaie est une monnaie digitale et virtuelle, utilisée pour des transactions financières entre utilisateurs, membres d’un même réseau. Les crypto devises ne sont pas émises par un pouvoir public tel que les banques centrales. Elles permettent de faire des transactions sans passer par le système bancaire actuel. Les utilisateurs d’une crypto monnaie sont en mesure de faire un paiement ou un transfert instantané à un ou plusieurs correspondants dans le monde. Les transactions sont regroupées par bloc, validées et enregistrées dans un fichier central appelé chaine de blocs (blockchain). Les transactions et le fichier central utilisent des algorithmes complexes de validation qui en sont le gage de sécurité. L’utilisateur s’identifie au moyen d’une paire de clefs, une publique et une privée, dont le cryptage permet de sécuriser l’authentification et de garantir l’anonymat.

Les crypto monnaies sont largement des initiatives privées dont le bitcoin est aujourd’hui la plus emblématique. Avec 50 millions d’utilisateurs, majoritairement localisés aux Etats Unis, le bitcoin continue sa progression géographique à travers le monde.

Les crypto monnaies les plus emblématiques

Le bitcoin, pionnière des crypto monnaies, a été créé en 2009 et reste à ce jour, la devise digitale la plus utilisée. Le nombre de bitcoins est limité à terme à 21 millions d’unités (divisible en décimales). Il en circule aujourd’hui 18.4 millions ce qui représente, sur base de la valeur unitaire actuelle (+/- $11.500 par bitcoin), une capitalisation de marché équivalente à $210 milliards de dollars. S’il n’y a pas de quoi déstabiliser l’économie mondiale, cette valeur n’est pas pour autant négligeable : on est ici proche du montant du budget national de la Belgique. Les autorités de marché ne reconnaissent pas le bitcoin comme une devise, mais comme un crypto actif dont la valeur permet des échanges commerciaux.

Le réseau Ethereum, et son unité monétaire l’Ether est la seconde crypto monnaie la plus utilisée. Ethereum se positionne essentiellement comme une plateforme partagée pour de

multiples crypto monnaies en proposant ses codes et sa technologie aux nouveaux entrants. La barrière technologique éliminée, les portes sont ouvertes pour de multiples initiatives privées. Il existe à ce jour plus de 1500 crypto monnaies qui utilisent cette plateforme partagée.

Le Libra (Facebook coin) est une récente initiative de Facebook en partenariat avec 28 acteurs du monde financier et digital. L’intérêt des devises digitales n’a pas échappé aux GAFAM à partir du moment où se développe le concept d’un réseau d’utilisateurs partageant une monnaie commune. Aucune devise, à ce jour, n’a le potentiel d’être utilisée par plus de 2 milliards de personnes, représentée par la communauté Facebook. Au contraire de ses prédécesseurs, la valeur du libra sera adossée à un panier de 5 devises internationales. Son cours devrait donc être assez stable : on parle de ‘stable coin’. L’émergence de cette nouvelle devise mondiale aura eu pour effet de réveiller, partout dans le monde, les autorités financières et les banques centrales qui s’occupent à ce jour de baliser ou, selon les opinions, d’entraver l’initiative de Facebook.

Caractéristiques des crypto monnaies

Les crypto monnaies sont à ce jour indépendantes des instances politiques et monétaires internationales. Leur valeur monétaire est déterminée sur base de la valeur économique, en fonction de l’offre et la demande pour cette devise. Le système offre une grande transparence qui garantit la quantité et l’intégrité des crypto devises en circulation. Les plus convaincus vous parleront de l’émergence d’un nouvel ‘étalon numérique’ (à l’image de l’étalon or), les esprits plus libéraux vous rappelleront que le cours des devises traditionnelles est, lui, manipulé par les banques centrales à travers les variations des taux d’intérêt.

Les frais associés aux crypto transactions sont significativement plus faibles que les frais bancaires traditionnels. Selon une étude de la banque mondiale, les frais moyens sur les transferts internationaux sont de nos jours équivalents à 7% du montant et devraient être de l’ordre du décimal avec les crypto devises. Il en va de même pour les cartes de débit et cartes de crédit dont les frais respectifs sont de 1% et 3%. L’utilisateur du bitcoin a aussi le choix de payer des frais ‘volontaires’ pour accélérer le traitement de sa transaction.

La sécurité des transactions est le fondement de toute crypto monnaie : elle est garantie par l’architecture même de la blockchain, décentralisée et répliquée en 9.000 localisations différentes (les nœuds). Hackers avides ou hackers d’état : tous s’y sont cassé les dents. La vulnérabilité du système se situe davantage au niveau des plateformes d’accès qui vous permettent de gérer votre portefeuille : le coffre-fort numérique vous mettra à l’abri des mal intentionnés.

Les crypto monnaies étant un instrument de paiement anonyme, elles ont été longtemps le refuge privilégié pour les flux financiers occultes, regroupés sous le vocable de ‘dark web’. Mafia, drogue, trafic en tout genre y ont trouvé un terrain de jeu propice. De nos jours, la communauté des utilisateurs, soucieux de cette dérive, supporte la mise en place de contrôles sur les mouvements de change (achat/vente de bitcoin) pour éviter le blanchiment.

Instrument financier ou valeur spéculative

La valeur d’une crypto monnaie, et du bitcoin en particulier, est flottante par rapport aux devises. Sa valeur est déterminée par l’offre et la demande sur le marché des changes. Sachant que la quantité de monnaie disponible est strictement contrôlée par algorithme et limitée à terme, tout accroissement de demande pour cette devise va entrainer une augmentation de sa valeur. Le succès étant au rendez-vous, le bitcoin a connu une croissance de valeur spectaculaire multipliant sa valeur par un facteur de 100.000 en 10 ans ($0,1 / btc en 2010 -> $10.000 / btc en 2020). Tout le monde ne s’est pas enrichi pour autant car le chemin a été tumultueux, fait de haut et de bas : les acheteurs de bitcoin en 2018 au prix de $19.000 / btc paient toujours le prix de cette extrême volatilité. La volatilité est une maladie de jeunesse, selon Jonathan Gross (1) : ‘La croissance du nombre d’utilisateurs et l’atomisation du marché atténueront à terme l’impact des gros détenteurs’. De nos jours, le bitcoin est essentiellement une valeur d’investissement : les investisseurs achètent, mettent en portefeuille et spéculent à la hausse. On parle donc bien de crypto actif. Les crypto monnaies, pour devenir un jour de véritables moyens de paiements, devront se départir de ce côté spéculatif, s’affirmer comme instrument économique et stabiliser leur taux de change à l’image du projet du Libra.

Un plongeon au cœur même de la technologie des mineurs (2)

Les ‘mineurs’ sont les sociétés privées en charge du traçage des transactions (data mining), de leur traitement et de la mise à jour du fichier central. Plusieurs milliers de sociétés et plusieurs millions d’ordinateurs sont en concurrence et travaillent donc de manière concomitante sur la résolution algorithmique des mêmes blocs de transactions. Ils sont rémunérés, non pas par les frais de transaction mais par la création de nouveaux bitcoins. Bienvenue dans le monde peu écologique de la mine ! Ces opérations sont terriblement énergivores ou plus précisément ‘digivores’ en termes de puissance de calcul, capacité de stockage et refroidissement des unités de processing. La très grande majorité de ces sociétés sont installées en Chine et en Géorgie à proximité des centres de production d’électricité à des prix 3 à 5 fois inférieurs à ceux de nos pays. Les estimations de consommation tournent autour de 40 Térawatt/h par an (3) ou l’équivalent de la moitié de la consommation électrique annuelle de la Belgique. 30% de l’énergie utilisée est renouvelable, essentiellement d’origine hydraulique. Cette démesure énergétique n’est pas propre à toute monnaie numérique ni à la technologie des chaines de blocs. Elle est inhérente au mécanisme de validation décentralisé propre au bitcoin et de la mise en concurrence de millions d’ordinateurs qui travaillent sur les mêmes transactions. Elle constitue aussi la limite même du système tant il n’est pas concevable de développer une monnaie numérique à plus grande échelle sur base des mêmes principes. De nouveaux processus de validation, bien moins énergivores, sont en développement et devraient supporter l’émergence de nouvelles devises numériques.

Les crypto devises, les Banques et La Banque Centrale ?

Poser la question, c’est essayer de comprendre l’impact des crypto devises sur le système bancaire existant. Les crypto monnaies ont le potentiel de diviser les coûts et le temps des

transactions financières de manière très significative ; à ce titre ces nouvelles plateformes se positionnent comme concurrentes des banques et des sociétés de cartes de crédit. Mais les banques, elles -mêmes ont très bien compris le potentiel de la technologie des chaines de blocs pour sécuriser les accès, réduire les fraudes, faciliter les transferts internationaux, simplifier les compensations interbancaires et réduire les couts d’infrastructure. Il leur faudra repenser et dépoussiérer leur métier en fonction de la manière dont elles vont intégrer cette révolution technologique dans leurs activités.

Le potentiel des crypto monnaies n’échappe pas non plus aux banques centrales. A l’origine, les banques centrales ont regardé les crypto monnaies comme une initiative farfelue qui allait s’étouffer dans sa propre volatilité. Pourtant, aujourd’hui les monnaies digitales ont cette capacité de créer de l’argent et de mettre en circulation de nouvelles devises, prérogative exclusive et historique des Banques centrales. Le contrôle de la masse monétaire, à travers les taux d’intérêt et les quotas de réserve bancaire, pourraient devoir s’accommoder d’une nouvelle source monétaire externe. La Banque Centrale Européenne a bien compris le défi en mettant à l’étude un euro numérique (4), corrélé à l’euro monétaire. La Chine est le pays le plus avancé en la matière ; la banque centrale chinoise travaille avec Alibaba et Tencent, géants du Web, pour créer la première crypto monnaie d’état (Yuan numérique). Des pays comme la Russie, le Japon et la Suède sont déjà passés à la phase de test.

Quelle monnaie pour quel futur ?

L’évolution de la société crée un environnement favorable au développement des devises numériques : génération millenium, croissance du commerce digital, simplification des paiements, recul du cash, remise en question des intermédiaires, internationalisation des échanges. Dans ce dernier cas, une devise supranationale, sur base d’un panier de devises existantes, devrait contribuer à stabiliser les échanges commerciaux. Si la première génération des crypto monnaies n’a pu échapper à un contenu spéculatif important, l’adoption plus large et l’évolution de la technologie engendreront une nouvelle génération de devises digitales plus stables, connectées à l’économie des biens et services. L’un ne remplacera pas l’autre : Les devises digitales stables, liées aux devises nationales, n’empêcheront pas les initiatives privées. Elles pourraient en revanche accroitre l’instabilité des crypto monnaies privées en les concurrençant sur les attributs qui en font leur valeur.

La monnaie est au cœur de nos économies : la digitalisation de la monnaie ne doit être pas être abandonne à l’initiative privée. Les monnaies numériques doivent se développer comme un outil économique dans le cadre d’un projet de société plus large.

(1) Jonathan Gross – Block Chain developer at SettleMint – Bitcoin early adopter

(2) Référence à l’activité de data mining : exploration & extraction de données

(3) Global Crypto Asset benchmarking study - University of Cambridge – Sept 2020.

(4) Monnaie Digitale de Banque Centrale (MDBC)