Rendre aux investisseurs ce qui leur revient, renoncer à favoriser l’endettement des Etats, dégonfler le bilan de la BCE... De nombreux défis attendent Madame Lagarde. Voici les 5 principaux à mes yeux.

– Chronique signée Georges Ugeux, président de Galileo Global Advisoirs et ancien vice-président de la Bourse de New York.

Le dernier acte de l’aventure monétaire de la Banque Centrale Européenne de Mario Draghi vient de se terminer. Comme prévu et malgré les oppositions croissantes, la BCE a poursuivi sa recherche obstinée de la croissance et de l’emploi à travers la baisse des taux d’intérêt et l’accumulation de rachats d’obligation souveraines, connue sous le terme anglais de Quantitative Easing (QE) pour la bagatelle de 2.500 milliards d’euros. Cette mesure a été contestée avant même qu’elle soit exécutée, mais les langues se délient et les critiques s’amplifient.

Parmi les nombreux défis auxquels Madame Lagarde sera confrontée, je voudrais en relever cinq.

Défi #1 : rendre aux investisseurs ce qui leur revient

Depuis dix ans, les épargnants ont été expropriés en faveur des emprunteurs, singulièrement le secteur public. Jamais la BCE n’a admis que cette conséquence prévisible de sa politique puisse être contestée. Elle a publié des études d’économistes qui lui ont permis de dire qu’elle n’avait aucune responsabilité de ce type. Revenir à une forme d’orthodoxie est urgent.

Il faudra donc très rapidement hausser les taux d’intérêt à court terme. Les taux à long terme s’ajusteront à la hausse sans qu’il y ait besoin de ce nouveau QE.

Défi #2 Renoncer à favoriser l’endettement des Etats

L’augmentation de la dette de l’Eurozone a été largement « absorbée » par le QE de la BCE. Ce faisant, elle a permis aux Etats de se financer à meilleur compte.

Croire que racheter 20 milliards de dollars de ces obligations chaque mois sans limite et diminuer des taux négatifs de 0,10 % vont stimuler l’économie de l’Eurozone relève de la chimère. Certes l’école de Chicago, à laquelle Draghi croit religieusement contre toute évidence, est convaincue que la baisse des taux stimule automatiquement l’économie et ce, malgré dix ans de contradiction.

Je reste convaincu que la défense des pays surendettés avec en tête l’Italie et ses 2.300 milliards d’euros de dette a été une motivation puissante de Mario Draghi, même si elle n’a jamais été exprimée ouvertement.

Défi #3 Tirer les leçons d’un échec de la politique monétaire alternative

Les banques centrales sont aux mains d’économistes éminents, très souvent cités dans les revues spécialisées et férus de modèles mathématiques. Ils ont incontestablement leur utilité et notre compatriote Peter Praet a fait un remarquable travail à Francfort.

Mais croire que la science économique est l’alpha et l’oméga de la direction des banques centrales procède de la foi, pas de la certitude. L’économie est un art qui doit intégrer de nombreux facteurs politiques et sociaux, pas une science. D’autres ingrédients sont indispensables : une connaissance des réactions de marché, des interconnexions et surtout un lot important de bon sens requièrent une fine sensibilité.

Défi #4 Dégonfler le bilan de la BCE

Le bilan de la BCE a doublé de taille depuis 2012 et atteint 4.500 milliards d’euros. Mario Draghi a décidé d’en remettre une couche de 240 milliards par an. Il représente presque la moitié du PIB de l’Eurozone. Ces décisions récentes n’ont rien à voir avec la crise financière américaine ou la crise souveraine européenne.

La première décision est de ne plus augmenter le bilan et de ne pas renouveler les emprunts venant à échéance. Ce ne sera cependant pas assez. Dans un article que je publierai cet hiver, je milite pour une forme de défaisance des emprunts souverains excédentaires des banques centrales à travers un fonds d’investissement en emprunts souverains pour permettre à la BCE de revenir à une politique monétaire orthodoxe.

Défi #5 Ne plus favoriser la politique budgétaire laxiste de certains gouvernements

Outre l’Italie et la France qui accumulent à elles seules 4.600 milliards d’euros de dette publique et qui inquiètent de plus en plus au plus haut niveau du FMI, tous les pays de l’Eurozone ont bénéficié de la politique monétaire alternative de la BCE : leurs taux d’emprunts à court terme ont été nuls ou négatifs. Les taux à long terme se sont effondrés.

Christine Lagarde a donné le cap. La politique d’intérêts négatifs doit être revue et les gouvernements doivent revoir leur politique budgétaire. On rappellera que les ratios de Maastricht de 3% de déficit du PIB et d’une dette de 60% du PIB ont été foulés du pied. De nouveaux ratios, plus réalistes et flexibles, doivent être considérés… et respectés.

Nous sommes au bord d’un précipice que nous ne pouvons pas nous permettre de tester. A l’obstination théorique de Mario Draghi succédera Christine Lagarde qui a su faire preuve, dans de nombreuses circonstances difficiles, d’un pragmatisme qui n’exclut pas la fermeté. Il est vrai qu’elle est juriste et pas économiste. Bon vent, bonne voile, Madame. Vous ne risquez pas d’être déçue.