Travailler ensemble et se donner les moyens d’agir autrement. Il est temps de sortir de l’inertie et de réinventer le monde du travail.

– Chronique signée Aurélie Soetens, doctorante en sciences économiques et de gestion, HEC Liège


Depuis longtemps déjà, des voix s’élèvent contre l’obsession néolibérale de voir le monde en termes purement économiques. Cependant, tandis que les inégalités s’accroissent et que la crise climatique s’impose, la recherche du profit reste encore trop souvent la finalité n°1 des entreprises. Partout, les populations se révoltent, réclamant que l’on prenne en compte leurs urgences, plutôt que celles des marchés et des investisseurs. Certains, même, anticipent "un retour de la lutte de classes" au niveau mondial (1).

Conjointement à ces appels de conscience, il est fondamental de proposer des alternatives, réelles et viables, afin de ne pas rester dans le monde des théories et des mots, ni de véhiculer inutilement un sentiment d’impuissance ou de culpabilité. De même, si l’objectif est de résoudre les urgences sociales et environnementales, il est primordial de ne pas rester coincés dans le monde binaire d’un rapport de force entre "riches et pauvres", "puissants et démunis", ou encore "patrons et travailleurs". Il est temps de s’unir et de réinventer le système, et, en particulier, le monde du travail.

L’argent à sa juste place

Si cela vous semble fictionnel, détrompez-vous. Il existe déjà, partout dans le monde ainsi qu’en Belgique, de nombreuses entreprises qui réfutent l’opposition "patrons contre travailleurs" et qui remettent l’argent à sa juste place, le redéfinissant comme un moyen et non plus comme une fin. Il s’agit des coopératives de travailleurs et autres modèles d’entreprises participatives qui régissent leurs relations de travail suivant les principes de la démocratie directe, donnant la possibilité à chaque travailleur de s’impliquer dans les instances décisionnelles. Associer les travailleurs aux décisions permet à l’entreprise d’œuvrer pour plus de justice sociale et environnementale, lui évitant ainsi de se soumettre aux seuls détenteurs de capital.

Si elles ont depuis longtemps démontré la viabilité de leurs modèles économiques (cfr Damnet SCRL, Groupe Terre ASBL, Smartcoop SCRL, Les Grignoux ASBL, etc.), ces entreprises d’économie sociale se retrouvent, aujourd’hui, confrontées à l’inertie du système. En Belgique, elles militent, à travers des réseaux tels que l’Union des Scop Wallonie-Bruxelles, Febecoop ou la Saw-B, pour faire évoluer les cadres légaux, ce qui leur permettrait de protéger et consolider leurs modèles organisationnels. Sans ces adaptations du cadre légal, ces alternatives se retrouvent confrontées à des institutions inadaptées qui mettent en danger leur pérennité, non seulement économique, mais surtout organisationnelle. À titre d’exemple, le fonctionnement en démocratie directe du Groupe Terre, en région liégeoise, rentre en contradiction avec le volet "information et consultation dans l’entreprise" du système de concertation sociale tel que défini dans la loi belge, plus particulièrement avec les principes de représentation des travailleurs et de rapport de force entre ceux-ci et leur employeur.

Ancrer la démocratie directe au cœur de l’entreprise

Si ces modèles démocratiques ne sont certes pas sans faille, ils ont au moins le mérite d’essayer de réinventer les règles du jeu, en ancrant la démocratie directe au cœur même de l’entreprise. Face à l’urgence des ravages sociaux et environnementaux que nous sommes en train d’engendrer, il est impératif de sortir du cadre unique de la marchandisation et de la rentabilité financière, et de remettre en question notre modèle de développement. Parce qu’elles permettent aux travailleurs, et citoyens, de participer au projet de société, ces entreprises démocratiques constituent un chemin d’avenir. Elles représentent des laboratoires de démocratie et de citoyenneté, qu’il nous faut impérativement soutenir. Et c’est en travaillant ensemble, et non les uns contre les autres, que nous parviendrons à les améliorer et les consolider.

1) Gondin, R. (21 octobre 2019). Crises sociales, crises démocratiques, crise du néolibéralisme. http://bit.ly/2qGMVTs

  • Cet article est extrait de la Libre Eco week-end de ce samedi 16 novembre 2019 dont le dossier principal porte sur les influenceurs.