Plantons le décor. En Wallonie, Sage BOB et WinBooks dominent le marché des logiciels de comptabilité. Tous deux sont issus d’une souche commune, Cubic, qui répondait aux besoins des années 1990, c’est-à-dire informatiser la façon dont on faisait la comptabilité à la main. La dématérialisation est arrivée au début des années 2000. Ce concept est toujours d’actualité dans la comptabilité, mais il ne veut rien dire pour les jeunes comptables qui n’ont jamais travaillé avec des documents papier. 

Les programmes de comptabilité ont été jadis conçus pour répondre à des contraintes légales, notamment la TVA, qui n’ont plus rien à voir avec les besoins de gestion actuels. La comptabilité doit s’adapter aux nouvelles technologies et aux nouvelles exigences du monde des affaires.

Avoir les chiffres en temps réel

La durée de vie des produits a largement diminué ces dernières années, alors que les logiciels de comptabilité sont restés figés dans le temps. Canon, par exemple, sortait en 2005 le premier appareil photo reflex numérique, l’EOS 5D. L’entreprise a vendu le même appareil pendant huit ans, ce qui lui a permis de se constituer les réserves financières nécessaires au développement de nouveaux produits. Aujourd’hui, le géant japonais sort un nouvel appareil numérique tous les ans. Le modèle 2021 n’est pas encore commercialisé que l’entreprise investit déjà dans le modèle 2022.

Les entreprises n’ont plus le luxe de faire des réserves. Elles dépendent de plus en plus du secteur financier, car la plupart d’entre elles n’agissent pas exclusivement sur fonds propres et ont besoin de financements externes. Les banques accordent des crédits en 48 heures après avoir reçu toutes les informations nécessaires, dont la situation financière actuelle de l’entreprise. Mais aujourd’hui, un comptable a besoin au bas mot de deux à trois semaines pour dresser cette situation financière. Et s’il est en période de clôture TVA, comptez sur un délai plus long. Or, sans cette situation, impossible d’obtenir un financement.

Les entrepreneurs ont besoin de chiffres en temps réel pour gérer correctement leur business, mais également pour montrer qu’ils maîtrisent leurs coûts et gagner la confiance des investisseurs. Take Eat Easy, par exemple, n’a eu aucune chance face à Deliveroo, car cette dernière est mieux financée avec plus de moyens. La nouvelle génération de logiciels de comptabilité doit donc automatiser les tâches pour répondre aux besoins actuels de gestion des entrepreneurs.

Fracture générationnelle

Dans notre pays, l’âge moyen du comptable est de cinquante ans. Or, près de la moitié des entrepreneurs ont moins de quarante ans. Les comptables plus âgés appréhendent le passage aux nouvelles technologies, tandis que les jeunes entrepreneurs les ont toujours connues. Nous avons l’habitude de consulter nos extraits de compte en temps réel sur notre smartphone. Toutes les opérations bancaires se font en ligne. Le bulletin rouge de virement a pratiquement disparu de la circulation. 

C’est parfaitement normal quand on sait que certaines banques facturent plus de onze euros le traitement d’un bulletin de virement sur papier. Le monde bancaire a évolué, pas celui des comptables qui, parfois, travaillent encore avec des factures papier.

La fracture générationnelle est une réalité. Yves Drapier, président de la Chambre belge des comptables et experts-comptables de la province de Liège, parle même de darwinisme technologique. D’après lui, la comptabilité doit évoluer ou disparaître. Et cette évolution est l’occasion de créer de nouvelles missions apportant une plus-value au client, notamment en offrant une gestion au quotidien de l’entreprise. Un avis que je partage totalement.

Clientèle volatile

Les comptables en fin de carrière savent que leur clientèle a changé et est devenue plus volatile. Autrefois, il était interdit de débaucher le client d’un comptable, mais aujourd’hui les grandes fiduciaires engagent des commerciaux pour aller chercher les clients des autres. Une clientèle volatile ne vaut pas grand-chose et ne se revend pas. Or, la revente de cette clientèle est capitale pour les comptables indépendants, c’est leur retraite.

En outre, un comptable qui ne s’adapte pas aux nouveaux besoins de ses clients devient à leurs yeux, un centre de coût. Le comportement d’un entrepreneur vis-à-vis d’un centre de coût est universel, il essaie de le réduire, voire de le supprimer. En changeant sa manière de travailler et en proposant à ses clients des chiffres actuels, des analyses personnalisées ou encore des informations de gestion importantes, le comptable leur offre une valeur ajoutée. Il transforme un centre de coût en un centre de profit. La clientèle dispose alors d’un service répondant à ses attentes, elle est plus satisfaite et moins volatile.

Il est grand temps de faire bouger les choses

La comptabilité ne doit pas se réinventer, mais rattraper son retard. Et les logiciels comptables ont besoin d’une refonte complète. Les causes de ce retard sont multiples. Tout d’abord, les logiciels actuels souffrent d’une absence de concurrence, en tout cas en Wallonie. 

Le manque d’évolution des directives et des lois explique peut-être lui aussi en partie le retard accumulé par la profession et ses outils informatiques. La loi de la TVA date, par exemple, de 1975 et n’a pas connu de véritable création de valeur depuis lors, contrairement à beaucoup d’autres pays. La comptabilité est restée bloquée au siècle dernier, mais la clientèle est déjà passée au 21e siècle. Il est grand temps de faire bouger les choses.