La réforme des pensions est un débat sociétal récurrent dans le paysage politique belge. Depuis 2014, le Conseil académique des pensions a promu sa proposition de réforme de l’actuel système des pensions en Belgique en adoptant un système de pension à points. Cependant, au sein du gouvernement, la ministre des Pensions et de l’Intégration sociale, Karine Lalieux, a reconnu que cette proposition ne serait pas adoptée, puisqu’elle ne fait pas partie des accords du gouvernement. Bien que cette position soit compréhensible sur le plan politique, elle constitue une opportunité gâchée pour essayer d’adopter une réforme pluraliste du système des pensions.

Dans le texte rédigé par le Conseil, il est admis qu’une réforme n’est dès lors pas qu’une simple question de choix techniques, mais qu’elle reflète aussi une vision éthique de l’organisation souhaitable de la société. En effet, le Conseil reconnaît explicitement la solidarité, la responsabilité individuelle et l’équilibre intergénérationnel comme étant les trois valeurs les plus importantes du système belge.

Par ailleurs, le Conseil admet que ces mêmes valeurs peuvent entrer en conflit. Il prend comme exemple la solidarité, de nature éminemment collective, obligeant les plus privilégiés à soutenir les moins favorisés à la fin de leur carrière.

Le Conseil y oppose la notion de responsabilité individuelle, renvoyant à l’idée d’autonomie. En effet, elle veut donner à chaque individu le sentiment d’avoir une pension qui reflète ses propres efforts d’épargne pendant son parcours professionnel. La question est donc de savoir comment harmoniser les tensions qui peuvent apparaître lors de la réalisation de ces valeurs au cours d’une réforme au système de pensions.

Pluralisme de valeurs

L’une des contributions majeures d’Isaiah Berlin - éminent philosophe du XXe siècle - est l’introduction de la notion de pluralisme de valeurs. Alors que le pluralisme de valeurs fût initialement proposé afin d’analyser les relations entre différentes cultures, ce cadre axiologique nous permet d’éclairer la discussion sur les finalités, limitations et la désirabilité d’une proposition de réforme du système.

Berlin oppose le pluralisme au monisme, conception selon laquelle les hommes peuvent trouver à travers une valeur fondamentale la réponse adéquate à toute question. Pourtant, le pluralisme rejette l’idée de hiérarchisation entre valeurs. En effet, cette notion admet qu’il existe plusieurs valeurs authentiques et raisonnables devant être poursuivies, tant au niveau individuel que social. Ainsi, il existe un nombre limité des valeurs considérées comme raisonnablement souhaitables. Il en va de même pour le nombre possible de systèmes de combinaison de valeurs, pour lesquelles une collision est inévitable. De ce fait, nous sommes condamnés à choisir. Nous devons concéder certaines valeurs et essayer de les pondérer, afin qu’autant que possible la réalisation de chacune d’elles soit conservée.

Conciliation

En fait, la proposition du Conseil académique part d’une vision pluraliste pour essayer d’harmoniser ces valeurs.

Elle évite la tentation facile à adopter des conceptions monistes sur l’avenir du système, et écarte l’idée de donner priorité à une valeur aux dépens des autres.

Elle essaie alors de concilier cette tension par la mise en place d’un système de répartition qui garantit une assurance collective et solidaire contre les risques de pauvreté avec un revenu minimal. Parallèlement, elle tente au maximum de refléter le parcours et les efforts individuels pour allouer la pension au moment de la retraite.

À ce jour, dans le débat public, la proposition du Conseil demeure la seule proposition pluraliste. Dès lors, son rejet ou sa mise au placard implique une perte pour le pluralisme, mais surtout une potentielle lésion grave au pacte intergénérationnel que représente tout système des pensions.