Cette reprise en U, plus lente, risque à terme d’encore s’affaiblir et de présenter la forme en L de la stagnation si nous ne nous attaquons pas au problème du K. Financièrement, le coronavirus ne fait pas souffrir tout le monde avec la même intensité. Pour 80 à 90%, leur portefeuille s’en ressent à peine : dans une reprise en K, ils représentent le ‘bras’ du K. La ‘jambe’ du K, les 10 à 20% restants, est durement éprouvée. Il s’agit des travailleurs de secteurs où le contact physique est important, comme l’horeca, l’événementiel, les commerces de produits non alimentaires. Les pertes financières s’accumulent malgré les compensations.

D’autres secteurs encore sont exposés à une pression croissante de l’automatisation. Moins il y a de contacts humains, plus le risque de contamination diminue. Songeons aux cours de fitness qui se donnent par Zoom et qui peuvent être proposés à prix relativement bas à un public nettement plus nombreux. Un processus automatisé de production réduit aussi les probabilités de devoir mettre la production à l’arrêt en cas de nouvelle pandémie. Les robots ne s’absentent pas pour maladie ni ne doivent observer de quarantaine.

Inégalités

En Belgique, la distribution du non-alimentaire, l’horeca, la navigation aérienne et certaines entreprises de production (meubles, textile, métaux) sont les secteurs les plus durement frappés. Et c’est précisément dans ces secteurs que les travailleurs gagnent moins, ont un revenu généralement inférieur à la moyenne de Belgique. Ce sont les plus faibles, les plus vulnérables qui paient le prix fort de la crise. L’accélération de l’automatisation risque d’accentuer cette tendance à l’avenir.

Le FMI s’est penché sur l’évolution des inégalités pendant les cinq pandémies précédentes de ce siècle : SARS, grippe porcine, MERS, Ebola et Zika. Il a constaté que, cinq ans après la pandémie, la part, dans le revenu total, des 20% aux revenus les plus faibles était passée de 6 à 5,5% tandis que celle des 20% les plus riches avait encore augmenté, de 46 à 48%. La principale raison de ces inégalités croissantes réside dans l’impact qu’a le virus sur le marché du travail. Les personnes qui ont suivi des études supérieures ou universitaires sont à peine touchées alors que, sur cette période, l’emploi a régressé de 5% chez les personnes n’ayant qu’une formation de base.

Des inégalités grandissantes risquent d’aviver encore davantage un populisme déjà en progression. Bridgewater, le plus grand fonds spéculatif au monde, a créé un indice basé sur la part des voix remportées par les partis populistes dans les principaux pays industrialisés. À partir de 2010, cet indice a grimpé en flèche, passant de 7 à 37%. Nous avons donc pratiquement atteint le niveau de la fin des années 30. Si nous voulons enrayer cette tendance, il faut que tout un chacun dans notre société puisse sortir du tunnel sans trop de dommages.

Enseignes en périphérie, menacées

Comment procéder ? À brève échéance, pendant cette nouvelle vague de contaminations, nous devons maintenir notre soutien aux secteurs touchés. Avec des taux d’intérêt bas tels qu’ils se pratiquent actuellement, quelques milliards d’endettement public en plus ne font pas grande différence. En tout cas, pas si cette augmentation est la seule et unique. Il sera crucial, pour maîtriser cet endettement, de réduire progressivement le déficit budgétaire structurel dans les années qui suivent l’envoi du virus au tapis.

À ce moment-là, les mesures d’aide aux entreprises devront s’éteindre. Nombre d’entreprises, surtout dans les secteurs affectés, risquent de devoir mettre la clé sous le paillasson. La suppression du chômage temporaire menace de pousser ces travailleurs dans le chômage de longue durée. Pour beaucoup, il sera exclu de trouver un emploi similaire dans une autre entreprise du même secteur. Le monde post-corona aura une tout autre physionomie.

Les restaurants et cafés seront rachetés et les gens reprendront leur fréquentation. Il n’en va pas de même pour les enseignes établies en périphérie ou le long des grands axes routiers : depuis le début de la pandémie, l’e-commerce s’est amplifié de 20% en Europe. Dans le secteur des voyages, les touristes reprendront l’avion une fois la pandémie jugulée, mais les ‘voyageurs d’affaires’, qui ont découvert les potentialités des réunions à distance par ordinateur interposé, y regarderont à deux fois avant de sauter dans un avion. Et leur directeur financier n’en sera pas marri.

Pas de solution miracle

Il faut former les travailleurs impactés dans la perspective d’une reconversion et les réorienter vers les métiers actuellement en pénurie ou vers des secteurs qui ont bien tiré leur épingle du jeu. L’e-commerce fait disparaître certains emplois de la carte mais en crée de nouveaux. Une automatisation accélérée signe la mort d’emplois mais en nécessite d’autres pour l’entretien des robots. Le soutien financier apporté aux entreprises doit progressivement céder la place à une aide de longue durée aux travailleurs touchés, qui définiront un parcours de formation avec des bureaux de placement. À défaut, il leur deviendra très difficile de retrouver le chemin du travail.

Est-ce une solution miracle ? Non. À court terme surtout, les travailleurs plus âgés entreront en concurrence avec les jeunes sortis des études. Ceux-ci ont été nombreux à ‘s’offrir’ une année de plus aux études eu égard à la situation difficile du marché du travail. Mais une fois la crise du coronavirus derrière nous, ils seront impatients de commencer.

Cela ne peut justifier de laisser les victimes économiques de la pandémie sur la touche. Sinon, les égratignures provoquées par la pandémie pourraient bien laisser des cicatrices. Nous pouvons déjà faire le deuil de l’ambition nourrie par le gouvernement d’atteindre un taux d’emploi nettement plus élevé. Avec une croissance structurellement plus faible – nous glissons de la forme en U vers un profil en L – l’endettement devient plus lourd à porter. La polarisation entre les nantis et les démunis s’accentue encore. Et aux prochaines élections, les voix des extrêmes se feront entendre plus que jamais.