Les banquiers centraux font du "réglage fin" comme s’ils pilotaient un hélicoptère. Ils remontent les taux (comme Trichet en 2011) ou les abaissent, créent trop peu ou trop de monnaie. Leur timing est le plus souvent tardif ou à contretemps.

– Chronique signée Alain Siaens, ancien président du comité de direction et du conseil d'administration de la banque Degroof, professeur extraordinaire à l'UCLouvain.


La Banque centrale européenne (BCE) veut encore acheter des obligations. L’État belge emprunte à 10 ans à -0,3 %, les banques empruntent à la BCE à -0,5 %. Ces taux négatifs constituent à nos yeux une aberration historique.

Tout homme préfère disposer d’un euro aujourd’hui plutôt que d’un euro dans 10 ans, a fortiori si les autorités monétaires annoncent vouloir le dévaloriser de 2% l’an. Cette préférence pour le temps et la liquidité justifie une compensation appelée "intérêt" que les emprunteurs déterminent en fonction de la productivité de leurs investissements.

De quoi l’intérêt se compose-t-il ?

Juristes, politiciens et fisc considèrent l’intérêt comme un revenu. Or, un revenu se définit comme ce qui est dépensable pendant une période en étant aussi riche à son issue qu’à son début. Pour les économistes, un intérêt est d’abord une provision en vue de maintenir le pouvoir d’achat du principal. 100 prêtés à -0,3 % par an revient à percevoir 76 au bout de 10 ans en pouvoir d’achat constant, sans avoir rien perçu entre-temps.

Euthanasie des épargnants

Si dépôts et obligations d’État leur valent un revenu négatif, les épargnants vont épargner autrement et moins. Certains vont thésauriser en billets de banque entassés sous leurs matelas. Loin de consommer plus, ils épargneront plus pour maintenir leur stock d’épargne. Des seniors que leur âge ne prédispose plus à des placements risqués, mangent leur capital et se font aider par leurs enfants qui de ce fait consommeront moins. La politique de la Banque centrale européenne (BCE) a annulé les revenus d’intérêt et donc réduit les revenus dépensables.

Pourquoi la BCE veut-elle une inflation de 2 % ? La BCE veut sauver l’euro en allégeant le poids relatif des dettes publiques les plus lourdes et éviter que le taux de change de l’euro s’apprécie. Elle s’époumone en vain car l’inflation tend à s’abaisser en deçà de 1 %. En effet, la mondialisation diffuse les pressions concurrentielles, les salaires ne progressent pas assez car chaque pays sauvegarde sa compétitivité. Travailleurs de l’Europe de l’Est et immigrés augmentent l’offre de travail et pèsent sur les salaires.

Banques et assurances asphyxiées

La crise bancaire de 2008 résulta des actifs toxiques emballant des prêts hypothécaires inconsidérément encouragés par la politique aux États-Unis que la plupart des banques européennes achetèrent aux voyageurs de commerce américains. Il ne s’agissait en rien d’excès boursiers. Et voilà que les régulateurs européens ont contraint les institutions financières à limiter leurs investissements en capital à risque et les ont poussés à détenir plus de papier d’État. En attendant l’inexorable remontée des taux d’intérêt et le krach obligataire, les taux négatifs détruisent actuellement leurs résultats.

Les investissements

La demande de crédit émanant des entreprises n’augmente pas autant que l’offre de crédit du système bancaire, inondé de liquidités. Elles empruntent pour embellir leurs bureaux, robotiser ou, pire, pour acheter leurs propres titres en Bourse. Les investissements d’expansion ne dépendent guère du taux d’intérêt, mais du coût du capital à risque et surtout de la demande pour leurs produits.

Bulles créées, débâcles prévisibles

La BCE ne crée-t-elle pas des bulles de hausses de prix sur les marchés des actifs qui s’enchaînent par osmose ? Elle en crée une fameuse sur les marchés obligataires où ses achats renchérissent les cours. Les actions sont de ce fait relativement moins chères et montent. S’élèveront ensuite les prix de l’immobilier existant et bientôt les prix de la construction neuve.

Monétisation des dettes publiques

La Banque centrale détient déjà 30 % des dettes publiques. Ses revenus d’intérêt retourneront en dividendes aux États actionnaires. Une dette perpétuelle à coupon zéro vaut 0. Le populiste Salvini ne s’y était pas trompé, considérant cette portion de la dette publique italienne comme n’étant plus celle de son pays. La dette publique de la Belgique et de la France n’est pas de 100 % de leurs revenus nationaux, mais de facto 70 %. Les taux d’intérêt négatifs réduisent les déficits qui exploseront plus tard quand les taux d’intérêt auront remonté.

Constructivisme illusoire

Les banquiers centraux font du "réglage fin" comme s’ils pilotaient un hélicoptère. Ils remontent les taux (comme Trichet en 2011) ou les abaissent, créent trop peu ou trop de monnaie. Leur timing est le plus souvent tardif ou à contretemps. Ainsi la création de monnaie par l’achat d’obligations d’État aurait dû s’appliquer en 2009 suite à la crise où ils laissèrent la masse monétaire se contracter, au lieu de n’advenir qu’en 2015. Ils réagissent aux effets d’hier des mesures d’avant-hier au point de rendre les choses pires encore demain. C’est tout le contraire du monétarisme qui recommande une expansion régulière de la masse monétaire, conforme à la croissance potentielle du revenu national.

Mésentente à la BCE

Les gouverneurs nordistes contestent la ligne majoritaire des gouverneurs sudistes et de Mr Draghi, imposant une nouvelle dose de taux d’intérêt plus négatifs et d’achats d’obligations. Ce faisant, la BCE épuise ses munitions pour contrer un ralentissement de la croissance qui se profile. Après Mr Draghi, les nordistes monteront la garde. Ils ne toléreront plus que la BCE augmente encore les doses de ses médicaments vains aux effets secondaires intolérables. En effet, les citoyens du Nord ne supporteront plus d’être pénalisés au profit des États en général et des citoyens des pays du Club Med. La zone euro éclaterait.

Pour une croissance plus soutenue

Nous proposons deux axes. Un : une plus forte progression des revenus salariaux simultanément dans tous les pays de l’Euroland, surtout chez ceux qui au nord, devenus de plus en plus compétitifs, accumulent des excédents de balance commerciale et suppriment leurs déficits budgétaires. Les syndicats, au lieu de s’époumoner en revendications, manifestations et grèves dans leurs pays respectifs devraient unir leurs forces au niveau de l’Euroland.

Deux : une relance des investissements publics par endettement. Est-ce un risque ? Non. Les traités plafonnent les déficits budgétaires des pays membres à 3 % mais qui peuvent s’alourdir en cas de récession. Cette norme correspondait à la part historique des investissements publics dans les produits nationaux. Il est légitime de les financer par des emprunts. La qualité des dépenses occasionnant le déficit compte plus qu’un pourcentage.

C’est de la rigueur et non de l’austérité que s’abstenir de faire des déficits excessifs par des transferts, aides, subsides et subventions. Le déficit budgétaire consolidé de l’Euroland n’est que de 1 % (contre 4,7 % aux États-Unis où la croissance est plus forte). Il y a donc de la marge pour investir bien davantage, surtout dans les pays les moins endettés, tels que l’Allemagne, qui empruntent à des taux négatifs.