La contiguïté physique des salariés est la modalité d’organisation du travail sur laquelle le travail salarié et sa gestion ont été fondés. L’entreprise organise donc le travail, depuis la première révolution industrielle, sur le principe des trois unités (de temps, de lieu et d’action) emprunté au théâtre classique. On travaille ensemble, en même temps, au même endroit. L’essence de l’organisation, du travail et de l’action organisée vient de cette contiguïté qui permet une interaction directe, autant spontanée que formelle. Les phénomènes organisationnels - des rapports de pouvoir à la motivation au travail, en passant par le conflit, le dialogue, l’autonomie ou le contrôle - ont ainsi été observés et conceptualisés dans un contexte de travail particulier : celui du présentiel. Notre connaissance du fonctionnement des organisations est façonnée par cette réalité…qui apparaît aujourd’hui relative.

Cela fait pourtant plusieurs décennies que le travail aurait pu être structurellement « déspatialisé ». Or, il n’en fut rien, témoignant ainsi de la prégnance de la proximité pour « faire organisation ». La proximité était encore un sujet d’étude des sciences de l’organisation dans les années 1950 à 1970. Considérée comme la condition nécessaire à la formation d’un groupe social ou d’une entité, il a été montré qu’elle avait un effet direct sur la fréquence de communication (l’échange social) et l’attraction interpersonnelle (les liens sociaux). En corollaire, la distance physique était réputée altérer la compréhension mutuelle entre individus. Globalement, donc, la présence consacre l’importance des échanges informels sans lesquels la collaboration, l’innovation, l’expression de la créativité sont rendues plus complexes. Dans les entreprises, l’open space a été mis en place pour favoriser cette contiguïté et les échanges qui vont de pair. Une fonction spécifique a également été dédiée à cette mission d’animation des collectifs dont le rôle dans la gestion des conflits, la prévention des risques psycho-sociaux mais aussi le sens au travail semble crucial : celle de « manager de proximité ».

Le co-présentiel, pas aussi efficace

Les études sur le télétravail se sont rapidement inquiétées de l’effet de la distance physique sur ces dynamiques organisationnelles et la perte d’une proximité sociale avec l’entreprise, ses collectifs, sa culture. Ces dernières années, le principal enjeu est devenu celui de la cohésion des équipes, appelant les managers de proximité à gérer « à distance ». Pourtant, les technologies de l’information et de la communication devraient permettre d’être présent à distance, ce que l’on appelle la co-présence. Communication, échange et prise de décision sont rendus possibles mais les études sur le sujet montrent aussi que cette pratique virtuelle et « polymédia » de la co-présence échoue à donner le sentiment d’être là « tous ensemble ». Autrement dit, en co-présence, le travail se passe, les interactions peuvent même paraître redoutablement efficaces, mais la formalisation du moindre échange (par un rendez-vous à prendre, par exemple) appauvrit aussi le lien au collectif et à l’organisation.

Or, l’organisation n’est pas qu’une question d’individus, de managers ou de télétravailleurs hyperconnectés qui apprennent à gérer la distance. L’organisation est le lieu où le sens au travail s’incarne dans un espace matériel et social, où s’organise l’action de ses membres et parties prenantes au service d’un projet. C’est parce qu’elle est une communauté humaine que l’entreprise doit aujourd’hui à nouveau organiser la présence, dans un contexte où le travail à distance sera davantage pratiqué, mais où une meilleure présence est aussi possible. Présence et distance sont, et restent, les deux faces d’une même pièce, à l’image du collectif et de l’individu, dans le monde du travail contemporain. Il est donc permis d’envisager demain l’organisation comme un espace où le collectif et l’individu s’exprimeront davantage de concert, et pas l’un au détriment de l’autre, comme ce fut peut-être le cas ces derniers temps.