Lettre ouverte au futur gouvernement signée par Caroline Van Cleemput (Check Point), Luc Costers (Nutanix), Jan De Bondt (iGuards), Dimitri Rubens (Copaco), Pascale Van Damme (Dell Technologies), Bart Coole (VMware), Dietrich De Blander (Nanopixel), Olivier Corluy (Xeleos Consulting) et Kristof De Roeck (All Colors of Communication)


En ce week-end d'élections, 9 entreprises ICT belges plaident pour que la numérisation de notre société ne soit plus une matière secondaire relevant de différentes autorités mais la mission d’un ministre des Affaires numériques à part entière.

La Belgique est le pays du surréalisme… Nous vivons actuellement dans un monde où se côtoient, d’une part, des drones qui sillonnent notre espace aérien, des médecins qui peuvent effectuer des chirurgies à distance, des robots autonomes sur les chaînes de montage et plein d’autres exemples de la mise en place d’une société numérique… Et, d’autre part, différents gouvernements pour diriger ce tout petit pays qui est le nôtre, qui se chargent de compétences diverses et variées, réparties de manière distincte ou aléatoire entre les différents niveaux de pouvoir et les partis. Cela donne une image assez chamboulée qui, à l’instar des fameux dessins "Où est Charlie ?", nous incite à nous poser la question : "Où est le ministre des Affaires Numériques ?". Et, là, précisément, nous risquons de chercher longtemps.

"Nous avons quand même Philippe De Backer comme ministre fédéral de l’Agenda numérique !", nous direz-vous. Affirmation à laquelle nous vous répondrons : "Oui mais… Philippe De Backer est ministre des Télécommunications, de la Poste ET de l’Agenda numérique, chargé de la Simplification administrative, de la Lutte contre la fraude sociale, de la Protection de la vie privée et de la mer du Nord". Bref, tout un programme… Le numérique et tout ce qui l’accompagne ne constituent donc que l’une de ses nombreuses compétences. Il reste pourtant encore tellement à faire à ce niveau dans les années à venir. Notre pays, en pleine mutation, mérite vraiment une personne dont le numérique serait la compétence unique. Soulignons néanmoins le précieux soutien de notre Vice-Premier ministre, Alexander De Croo, qui a fait du numérique l’un de ses chevaux de bataille.

On observe dans tous les départements - que ce soit la Justice, la Santé ou encore l’Enseignement - qu’une véritable révolution est déjà en cours ou, du moins, à l’ordre du jour (dans le cas de l’Enseignement). La numérisation peut entraîner une transformation et une amélioration considérables dans chacun de ces domaines. Mais pour ce faire, il est essentiel de pouvoir utiliser de manière optimale les connaissances acquises et disponibles. Car, quelles que soient leurs différences, les défis sont souvent les mêmes au sein de tous ces départements. Comment sécuriser un service public afin qu’il soit accessible tout en étant bien protégé ? Comment tirer le meilleur parti des données disponibles pour obtenir de nouvelles informations, sans compromettre la vie privée des personnes concernées ? Quelle technologie existante peut aider à répondre correctement à ces défis ? Aujourd’hui, les experts qui sont confrontés à ces problématiques sont dispersés dans différents départements. Imaginons qu’on les réunisse en un seul endroit et que leurs compétences puissent être mises à la disposition de tous les services en demande. Ne serait-ce pas une manière de travailler plus efficace ?

Outre cette centralisation des compétences, la mise en place d’un ministre des Affaires Numériques offrirait également un autre avantage précieux. Pour la première fois, une vision cohérente et tournée vers l’avenir pourrait être développée, regroupant les expériences de tous les experts et pouvant immédiatement appliquer les enseignements tirés dans d’autres domaines.

Loin de nous l’idée de vouloir noircir complètement le tableau. Depuis quelques années, nous avons accueilli avec positivisme de nombreuses initiatives numériques. Prenons l’exemple des ordonnances et certificats médicaux électroniques, introduits progressivement ces dernières années. Ou encore les chèques services électroniques qui simplifient grandement les processus de demande, de payement et de remboursement. Mais pour chaque initiative réussie, il existe malheureusement des dizaines de processus papier et manuels qui sont loin d’être prêts à rentrer dans l’ère numérique. Si un département pouvait bénéficier des efforts d’un autre, ce processus serait beaucoup plus rapide. Au final, il ne sera vraiment pas nécessaire de réinventer l’eau chaude numérique. Il suffit de penser à la récente initiative au sein de l’enseignement flamand visant à amener l’IA (intelligence artificielle) dans les salles de classe, grâce à une plate-forme personnalisée pouvant guider chaque élève individuellement. C’est une magnifique initiative… Mais pourquoi ne pas passer à un niveau supérieur, de sorte que tous les réseaux et niveaux d’enseignement puissent en tirer parti ? Pour cela, nous avons besoin d’un Ministre des Affaires numériques !

Au cours des dernières années, quelques initiatives gouvernementales très réussies ont vu le jour. AI4Belgium, Smart Mobility Belgium, itsme : toutes des initiatives qui, dans un domaine comme dans l’autre, ont donné un coup de boost au numérique. Mais nous observons aussi et surtout des exemples de coopération réussie entre le gouvernement et des partenaires privés. Force est de constater que les partenariats public-privé aboutissent souvent à de bien meilleurs résultats. C’est pourquoi nous plaidons également pour un cabinet des Affaires numériques qui ne soit pas nécessairement composé de partenaires privés, mais qui puisse être conseillé et soutenu par les entreprises connaissant à fond un ou plusieurs aspects de la numérisation et qui l’ont souvent réalisée.

"Et les conflits d’intérêts ?", nous direz-vous. À partir des exemples repris précédemment, nous pouvons déjà affirmer que ce ne sera pas le cas. De telles collaborations doivent permettre aux deux parties de devenir plus sages et, si enrichissement il devait y avoir, ce sera essentiellement en termes de connaissances et d’expérience. Pour des projets très spécifiques, le gouvernement offrira, comme toujours, à chacun la possibilité de participer à un appel d’offres. Il sera peut-être nécessaire de trouver la bonne forme de coopération pour convaincre tout le monde, mais la valeur ajoutée du partage d’expériences et des compétences est tout simplement trop grande pour être laissée de côté.

Nanopixel, imec, Collibra… La Belgique regorge de pionniers du numérique. Nous pouvons également être fiers de certaines figures emblématiques du numérique belge comme Robert Cailliau qui a contribué au développement et, de façon cruciale, à la diffusion du World Wide Web dès son invention, Ingrid Daubechies, physicienne et mathématicienne dont le travail sur l’imagerie médicale, la détection des ondes gravitationnelles, le cinéma numérique et le codage numérique est reconnu mondialement, ou encore Pattie Maes, professeure au MIT qui a écrit de nombreux articles sur l’intelligence artificielle et remporté plusieurs prix pour son travail dans ce domaine. Avec de tels exemples, notre pays ne devrait-il pas être à la pointe du numérique et de l’innovation ?

Si, à l’instar de l’Estonie, nous saisissons l’opportunité de nommer un ministre des Affaires numériques à part entière, une personne qui s’efforcera de créer un climat propice à l’innovation et qui prendra les mesures numériques nécessaires avec le gouvernement pour simplifier au maximum les choses pour nos citoyens et notre économie, ce rêve deviendra une réalité. Car permettre à un département d’avoir un accès direct aux compétences numériques plutôt que de se débattre dans les procédures et la paperasserie des jours durant, cela contribue également à l’innovation d’un pays.

Au vu de tout ce qui précède, nous lançons à la veille des élections, un appel à nos décideurs politiques belges : saisissez cette opportunité et nommez un ministre des Affaires numériques. Ce n’est pas une question d’intelligence artificielle, mais de bon sens bien humain !