Le 29 mars aura lieu une grève concernant les hausses de salaires dans le secteur privé pour les deux prochaines années. Le patronat voudrait geler les salaires, tandis que les syndicats souhaitent qu’on remercie les travailleurs "héros de la crise sanitaire", à tout le moins dans les secteurs qui ont bien tourné. En toile de fond de cette opposition se trouve la loi sur la compétitivité belge de 1996, qui impose que les salaires des travailleurs belges ne puissent pas augmenter plus que ceux des pays voisins (France, Allemagne, Pays-Bas).

Une augmentation de 0,4 % qui ne tient pas la route

En janvier 2021, le Conseil central de l’économie a sorti son rapport sur les salaires et considère que les salaires belges ne pourront pas augmenter de plus de 0,4 % sur les deux prochaines années (au risque de heurter la compétitivité). Pour quelqu’un qui gagne 1 700 € brut par mois, cela revient à une augmentation maximale de 7 € brut par mois en deux ans. Ce quasi-gel des salaires est la raison de la grève du 29 mars. Car après que les travailleurs ont été applaudis pendant la crise, il s’agit là de quelques euros leur permettant à peine d’acheter un sac de patates. Notons également qu’il ne s’agit que d’une augmentation maximale, les entreprises ne sont pas obligées de l’octroyer.

Limiter l’augmentation des salaires à 0,4 % pose plusieurs problèmes. D’abord, les calculs du Conseil central de l’économie ne sont pas fiables. Des données sont manquantes et les méthodes de calcul sont approximatives à cause du chaos économique actuel. En plus, les calculs ne prennent pas en compte les cadeaux fiscaux du gouvernement aux entreprises. Il y a bien sûr le tax shift, mais aussi de nombreux autres moins connus qui totalisent 15 milliards d’euros en 2019. On ne peut pas vouloir calculer la compétitivité et le "coût d’un travailleur" pour les entreprises sans compter ces cadeaux qui le réduisent. Bref, le 0,4 % ne tient pas la route.

Rendre aux gens du pouvoir d’achat et autres raisons

Dans le fond, quel est le sens de vouloir limiter les salaires ? Aujourd’hui plus qu’hier, il y a des raisons de les augmenter. D’abord, il faut rendre aux gens du pouvoir d’achat si l’on veut relancer l’économie. Sans cela, comment les entreprises vont-elles retrouver leurs clients ?

Ensuite, augmenter les salaires ne serait que justice : ce sont les travailleurs qui ont fait tourner l’économie pendant la Covid. C’est le personnel soignant, de nettoyage, de gardiennage, d’industrie, etc. qui a permis à la société de tenir bon. Ils ont pris des risques et ont travaillé sans compter leurs heures.

Augmenter les salaires, c’est aussi une manière de récupérer les 45 milliards d’euros perdus par le monde du travail sous le gouvernement Michel (via le tax shift, le saut d’index…). Et enfin, si certains secteurs ou entreprises sont en difficulté et ne devraient pas l’être davantage, il y a beaucoup d’argent dans d’autres. Ainsi, 17 des 20 entreprises du Bel 20 ont versé des dividendes en 2020. Par exemple, Securitas et Colruyt ont versé respectivement 173 et 180 millions d’euros de dividendes en pleine deuxième vague du Covid. Pourquoi y limiter les augmentations de salaire à 0,4 % ? Ce n’est pas qu’il n’y a plus d’argent dans les entreprises, mais qu’il va aux mauvaises personnes. De manière plus générale, on peut dire que la Belgique n’a pas un problème de coût du travail, mais de coût du capital. En effet, la part des dividendes dans la valeur ajoutée est passée de 13 % en 1996 à 23 % en 2019, alors que celle des salaires a diminué.

Des hausses de salaires véritables

En Allemagne, le grand syndicat IG Metall demande une hausse de 4 % de salaire pour 2021. La principale confédération syndicale néerlandaise demande une hausse de 5 % pour tous les secteurs à bas salaires, ainsi que pour ceux qui ont bien tourné les derniers mois. Selon les données de la Commission européenne, si on voulait récupérer l’argent perdu en Belgique par le monde du travail au profit du capital depuis 2014, il faudrait 5,4 % d’augmentation des salaires les deux prochaines années.

Pour toutes ces raisons, il ne faut pas se résigner au 0,4 %, mais plutôt décider de véritables hausses de salaire. C’est l’objectif de la grève du 29 mars et des actions qui devraient la suivre. En pratique, cela signifie qu’il faut que le gouvernement abandonne la loi sur la compétitivité et laisse aux secteurs la liberté de négocier au-delà du 0,4 %. Des augmentations salariales pourront alors être discutées dans les différents secteurs, en fonction de leurs capacités. Ce programme est possible. En 2020, le gouvernement allemand a décidé d’augmenter le salaire minimum de 12 % sur un an et demi. Pourquoi pas en Belgique ?