– Chronique signée Ken Fisher, président et directeur de Fisher Investments Europe.

Les pessimistes soutiennent qu'un euro fort rend les exportations européennes plus onéreuses pour les consommateurs à l'étranger. Si tel était le cas, la Belgique serait particulièrement vulnérable. Avant la crise du Covid-19, les exportations représentaient 81,7 % du PIB annuel, le pays occupant le troisième rang parmi les marchés développés de la zone euro, loin devant la moyenne mondiale de 30,1 %. Par ailleurs, les échanges commerciaux sont particulièrement faibles. Malgré l'impressionnant rebond de 20,7 % en glissement mensuel enregistré en juin, la baisse atteint -7,1 % par rapport à la même période l'année dernière. Les plus inquiets s'empresseront alors d'affirmer qu'un euro fort est encore plus dangereux dans ce contexte.

Ne surestimons toutefois pas cette vigueur ! La devise s'est certes appréciée de 10,5 % par rapport au dollar depuis le point le plus bas du 20 mars, ce qui semble considérable, mais une fois ce chiffre remis en contexte, il apparaît que l'essentiel du gain est simplement imputable à l'annulation du repli de 6,4 % accusé au cours des neuf séances précédant cette date. Cette chute était en partie une réaction au mouvement typique, mais de courte durée, de « fuite vers la qualité » qui soutient le dollar lorsque la panique s'empare des marchés. Affolés, les investisseurs en actions se ruent alors souvent sur les bons du Trésor américain, réputés plus sûrs en période de turbulences, qu'ils acquièrent en vendant d'autres devises pour acheter des dollars. Prenons par exemple la crise financière : entre le plancher d'avril 2008 et le point le plus bas du marché baissier enregistré en mars 2009, le dollar s'est apprécié de pas moins de 27 % face à la monnaie européenne. Le calme est ensuite revenu et du 9 mars à la fin de l'année 2009 l'euro a bondi de 13,5 % face au billet vert, ce qui n'a toutefois pas empêché l'économie d'entamer une reprise à partir de juin ni arrêté la progression des actions belges et de la zone euro, qui se sont adjugé respectivement 71,3 % et 66,9 % sur la même période, loin devant le marché mondial, en hausse de 52,3 %.

Les vives inquiétudes entourant l'euro éclipsent un autre fait déterminant : le taux de change actuel est presque au même niveau qu'en 2017, année au cours de laquelle la monnaie unique a progressé de 13,8 % vis-à-vis du dollar. Les exportations de cette même année ont bondi de 5,7 % en Belgique et de 7,1 % dans la zone euro, le PIB a enregistré une belle croissance et les actions européennes ont superformé celles des autres régions.

La parité EUR/USD était également supérieure au niveau actuel durant toute l'année 2013, s'appréciant de 4,5 % sur la période. Comme aujourd'hui, l'économie sortait d'une récession provoquée à l'époque par la crise de la dette souveraine de la zone euro, qui s'est achevée cette année-là. Les exportations belges et de la zone euro ont augmenté et les actions se sont envolées de 37,4 % et 19,3 % respectivement, contre 14,0 % pour le reste du monde. Si les valeurs belges ou européennes ne prendront sans doute pas la tête de la course cette année, compte tenu du biais marqué en faveur des valeurs décotées, les inquiétudes vis-à-vis d'un euro fort sont peu crédibles.

Certains redoutent une poursuite de la hausse, jusqu'à présent limitée, de la monnaie unique, un raisonnement qui occulte le fait qu'une devise forte ne pénalise pas les économies et ce pour plusieurs raisons. Dans notre monde globalisé, très peu de produits sont fabriqués exclusivement dans un pays. Les matières premières, outils, machines et composants sont le plus souvent importés par les fabricants. Citons à cet égard l'exemple de la société biopharmaceutique UCB, basée à Bruxelles. Elle s'approvisionne auprès de plus de 22.000 fournisseurs répartis dans 34 pays, ses principaux partenaires étant notamment établis dans des pays extérieurs à la zone euro comme le Japon, les États-Unis, le Royaume-Uni et la Suisse. Un euro fort réduit le coût de ces produits importés. Mais cela ne constitue pas un avantage pour autant, dès lors qu'UCB réalise environ 60 % de son chiffre d'affaires en Amérique et au Japon. Il s'agit simplement d'un facteur plus neutre que ne le pensent la plupart des experts, d'autant plus que la société peut facilement se couvrir contre les fluctuations des taux de change. L'idée selon laquelle des devises fortes sont néfastes est non seulement fausse, mais également dépassée et mercantiliste.

Les experts affirment presque toujours que les devises sont trop fortes, pénalisant les exportations, ou trop faibles, alimentant l'inflation et d'autres craintes. Aux États-Unis, les observateurs ne se réjouissent pas de la dépréciation actuelle du dollar face à l'euro, mais la craignent. Ils affirment à tort qu'il s'agit d'une preuve que les marchés des changes détiennent des informations inconnues des marchés boursiers, États-Unis en tête. Ce qui est absurde. Les craintes liées aux fluctuations de change révèlent tout simplement que les inquiétudes sont dictées par l'humeur des investisseurs et non par les réalités économiques ou du marché. Les investisseurs qui ont raté le rebond entamé en mars se raccrochent désespérément à toute preuve, aussi mince soit-elle, qui étaye leur pessimisme, à l'instar de l'appréciation de l'euro. Il s'agit là d'un exemple classique de biais de confirmation, un comportement que nous avons analysé dans notre article de juin, qui incite les personnes à privilégier les informations soutenant leurs convictions et à ignorer les autres.

Rappelez-vous toutefois que les opposants de l'euro fort sont nos amis. Les craintes actuelles entourant la monnaie unique font partie intégrante du pessimisme qui prévaut habituellement au début d'un marché haussier. Comme l'affirmait le légendaire investisseur Sir John Templeton, « Les marchés haussiers naissent dans le pessimisme, grandissent dans le scepticisme, mûrissent dans l’optimisme et meurent dans l’euphorie ». Ne laissez pas la peur vous empêcher de participer à la hausse des actions.