Quinze ans après le lancement de Facebook,Twitter et YouTube, que reste-t-il aujourd’hui du triomphe des réseaux sociaux ? Alors que l’on célébrait hier leurs bienfaits sur le débat public et sur la libération de la parole des opprimés, il est indéniable que le vent a depuis tourné pour ces plateformes. Au centre de tous les regards : le rôle de celles-ci dans la montée de mouvements nationalpopulistes comme le Brexit, le Vlaams Belang ou l’alt-right de Donald Trump. Si ce n’est pas la première fois que des acteurs privés sont en capacité d’influer sur l’opinion publique, l’ampleur et la portée de leur influence (plus de 2 milliards d’utilisateurs à travers le monde pour YouTube et Facebook) sont en revanche inédites.

In AI we trust

Les contenus hébergés sur les réseaux sociaux étant produits par les utilisateurs eux-mêmes, se pose inévitablement la question de la responsabilité légale. Au sein de l’Union Européenne, c’est précisément là qu’intervient la directive e-commerce adoptée en l’an 2000. De même, aux États-Unis, le fameux article 230 du “Communications Decency Act” de 1996 (souvent sous-titré “les vingt-six mots qui ont rendu Internet possible”) indique qu’une plateforme numérique ne peut être considérée comme étant éditrice ou locutrice du contenu publié sur celle-ci par un tiers. Une plateforme comme Twitter est certes dans l’obligation de supprimer les contenus illégaux (violation du droit d'auteur, diffamation, pédopornographie, …) quand ils lui sont signalés mais elle n’a, en dehors de cela, pas plus de responsabilité à l’égard de ce que tweetent ses utilisateurs que n’en ont par exemple les opérateurs de télécommunications.

La pression pour s’attaquer à ces problèmes ne provient donc pas des lois en place mais bien de Wall Street. Facebook, par exemple, a parfaitement conscience que rester passif face à ces questions finira par lui coûter de nombreux utilisateurs. Pour cette raison, le réseau social mène depuis quelques années une lutte féroce contre les bots et les faux comptes. En outre, des outils de traitement automatique du langage naturel (une forme d’intelligence artificielle) ont été déployés pour détecter et filtrer automatiquement les contenus haineux (ce qui fonctionnerait 89% du temps, selon leurs propres chiffres). Enfin, le réseau de Mark Zuckerberg s’appuie également sur l’aide de l’IFCN (International Fact Checking Network) afin de filtrer les fausses nouvelles (une stratégie astucieuse puisque cela leur permet de ne pas prendre position directement et de maintenir, en apparence, une certaine neutralité). Si ce système a des qualités, force est de constater qu’il est loin d’être parfait - à commencer par le fait que les figures politiques ne sont pas concernées par ce fact checking. Une vidéo affirmant que le port du masque n’est pas nécessaire et que l'hydroxychloroquine constitue un remède au coronavirus est ainsi parvenue à atteindre, le 27 juillet dernier, le rang de deuxième vidéo la plus vue. Celle-ci fut supprimée après 5 heures mais le mal était fait : 20 millions de vues et 100.000 commentaires. Bien que l’objectif soit loin d’être atteint, reconnaissons néanmoins à Facebook et Google le mérite d’avoir mis en place d’authentiques solutions.

Qu’en est-il alors des autres problématiques ? Qu’en est-il des fameuses “bulles idéologiques” dans lesquelles les plateformes nous isolent ? Qu’en est-il de la radicalisation entraînée par celles-ci ? Au coeur du problème : des modèles économiques régis par des algorithmes.

Usines de rage

Les plateformes partagent toutes un objectif commun : capturer votre attention de manière à ce que vous restiez connecté le plus longtemps possible. Un algorithme est donc mis en place pour collecter des informations à votre sujet et vous donner exactement les contenus captivants dont vous avez envie. Très vite, vous atteindrez une réalité qui sera parallèle à celle de vos collègues et amis : les informations que vous lirez ne seront pas forcément fausses, mais présentées différemment, sur base de ce que vous êtes personnellement susceptible de trouver stimulant. Une fois installé dans cette bulle idéologique, peut-être vous laisserez-vous séduire par des contenus plus sensationnalistes, plus excitants - ceux dont l’algorithme pense qu’ils sont les plus enclins à vous faire rester. Enfin, parmi ceux-ci, peut-être serez-vous attiré par des contenus plus radicaux, présentant une réalité beaucoup moins factuelle mais bien plus réconfortante. Nos sociétés s’en retrouvent certes fragmentées et radicalisées, mais au moins vous aurez vu davantage de publicités.

La mission première de ces entreprises, à savoir la maximisation de leurs profits, est, selon toute vraisemblance, incompatible avec l’idée de tirer le frein à main sur ces pratiques. C’est au législateur qu’il appartiendra de faire pression et d’imposer aux plateformes une régulation ferme de leurs contenus. Aux États-Unis, Joe Biden et Donald Trump désirent tous deux réformer le fameux article 230. Le premier estime que les plateformes doivent être tenues responsables des effets dévastateurs de leurs algorithmes. Le second, revanchard, n’a pas digéré que Twitter masque plusieurs de ses tweets pour incitation à la violence et souhaite interdire ce genre d’initiatives. Deux approches totalement opposées et fondamentalement partisanes, compte tenu du poids des réseaux sociaux sur les élections. Dans cette affaire, les politiciens sont juges et partie.

La fin de l’ère Zuckerberg

Il est à mes yeux essentiel de responsabiliser les géants de la tech vis-à-vis de leurs algorithmes - véritables poisons pour nos démocraties. Il est par ailleurs intéressant de remarquer que Facebook, dont l’algorithme occupe une place centrale, a de manière répétée tout fait pour s’attirer les bonnes grâces du président Trump et du parti républicain. Parallèlement à cela, l’idée de démanteler Facebook, Google et Amazon et de séparer chaque géant en plusieurs sociétés prend de plus en plus d’essor au sein du parti démocrate, actuellement en tête des sondages. La fin est-elle proche pour ces titans de la Silicon Valley ? Réponse en novembre.