Le cumul du travail et de la parentalité augmenterait le risque d’incapacité pour les femmes.

– Chronique signée Sébastien Fontenay et Ilan Tojerow, respectivement doctorant et professeur, Solvay Brussels School of Economics and Management (Dulbea, Ceb), ULB

Depuis plusieurs années, les statistiques de l’Inami montrent une hausse spectaculaire du nombre de personnes qui connaissent une incapacité de travail au cours de leur carrière professionnelle. Plusieurs travaux de recherche réalisés par le Dulbea (Département d’économie appliquée de l’ULB), ont mis en lumière parmi les facteurs explicatifs, la recrudescence des troubles mentaux et musculosquelettiques, la dégradation des conditions économiques ou encore des transferts depuis d’autres branches de la Sécurité sociale suite à des réformes (1).

Toutefois, ce dont on parle moins, c’est que le risque d’incapacité de travail touche tout particulièrement les femmes et ce, dès le début de leur carrière professionnelle. On est ainsi face à une nouvelle source d’inégalité de genre, encore peu documentée, et dont les effets sur la carrière des femmes peuvent être importants. En effet, les arrêts de travail suite à une incapacité participent à morceler la carrière des femmes et freinent leur progression professionnelle.

L’étude que nous menons (étude Dulbea (2)) actuellement montre que la probabilité pour une femme de connaître une période d’incapacité de travail ne diffère de celle d’un homme qu’après la naissance de leur premier enfant. Il semblerait donc que ce soit le cumul du travail et de la parentalité qui augmente le risque d’incapacité pour les femmes. Un effet qui est décuplé dans les familles avec plusieurs enfants.

Deux fois plus de temps pour les enfants

Ce résultat n’est guère étonnant pour ceux qui connaissent bien les études récentes sur les inégalités femmes-hommes. Plusieurs chercheurs européens (H. Kleven, C. Landais et J. E. Søgaard) ont ainsi démontré que la maternité expliquait près de 80 % des différences salariales observées entre les femmes et les hommes, mais également le recours au temps partiel, le choix du secteur d’activité ou encore la plus faible probabilité d’être manager.

Ce n’est également pas une surprise quand on sait que les femmes consacrent chaque jour deux fois plus de temps que les hommes aux soins et à l’éducation des enfants (1 heure en moyenne contre 30 minutes pour ces derniers), comme le révèle l’emploi du temps des Belges dressé par les enquêtes de la VUB. Cette "double peine" pour les mères qui travaillent pourrait très certainement être à l’origine des résultats observés en matière d’incapacité de travail.

Mais alors que peuvent faire les pouvoirs publics pour limiter ce risque accru pour les femmes d’entrer en incapacité de travail suite à la naissance de leurs enfants ?

Allongement du congé de paternité

Nous sommes allés voir du côté des autres pays européens, notamment scandinaves, qui plébiscitent le recours au congé de paternité. Plusieurs études récentes ont ainsi montré que le congé de paternité permettait d’augmenter le nombre d’heures que les pères consacrent aux soins et à l’éducation de leurs enfants. Même un congé de courte durée, comme c’est le cas en Belgique, semble transformer durablement la répartition des tâches dans la sphère familiale.

Dans cet esprit, notre étude a évalué l’introduction en juillet 2002 d’un congé de paternité de deux semaines en Belgique. Nous avons démontré que les femmes qui vivaient avec un compagnon qui a pu bénéficier du nouveau congé de paternité sont moins susceptibles de connaître une période d’incapacité de travail.

Sur les douze années qui suivent la naissance de leur premier enfant, cela représente une diminution de 20 % du nombre de jours en incapacité de travail. Une réduction qui n’est visible que dans les familles qui ont eu un premier enfant en 2002.

Nous en concluons donc que la plupart des aménagements familiaux sont décidés à l’arrivée du premier enfant et seulement marginalement affectés par les enfants supplémentaires.

Par ailleurs, on note que les pères ne semblent pas avoir été affectés négativement par l’introduction du congé de paternité. Ceci semble donc indiquer qu’une politique proactive visant à augmenter le temps consacré par les pères à l’éducation de leurs enfants pourrait se faire sans effets pervers sur leur santé.

Les conclusions de notre étude devraient également intéresser les décideurs politiques au niveau européen. En effet, le Conseil européen a adopté en juin 2019 une nouvelle directive concernant l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée des parents. Cette dernière prévoit l’introduction, au plus tard en août 2022, d’un congé de paternité payé de deux semaines dans tous les pays membres de l’Union européenne. Ces dispositions correspondent exactement à celles déjà en place en Belgique et qui semblent avoir eu un impact positif sur la santé des mères.



(1) De Brouwer, Octave ojerow, Ilan (2018). Quels sont les déterminants des disparités géographiques du taux d’invalidité en Belgique ? Revue belge de sécurité sociale, 1-2018, 5-63 et De Brouwer Octave, Leduc Elisabeth ojerow Ilan (2019). The Unexpected Consequences of Job Search Monitoring : Disability Instead of Employment ?, IZA Discussion Paper, No. 12304.

(2) Pour plus d’information sur cette recherche Fontenay, Sebastien ojerow, Ilan (2019). The "other" Child Penalty : Work Disability after Motherhood and how Paternity Leave can help. Disponible sur demande à dulbea@ulb.ac.be