Pour nos finances publiques, les taux négatifs sont sans conteste une bénédiction. Pour les épargnants, le contexte deviendra positif que si ceux-ci acceptent une prise de risques mesurée. Bref, qu’ils prennent rendez-vous avec leur conseiller financier!

– Chronique signée Vincent Juvyns, Global Market Strategist chez JP Morgan Asset Management.

Est-ce que les taux négatifs sont positifs ? La question peut paraître surréaliste mais elle n’en demeure pas moins très actuelle puisque la Banque Centrale Européenne (BCE) vient d’annoncer une nouvelle baisse de 0,1% de son taux de dépôt à -0,5%.

Cette décision n’aura sans aucun doute pas été prise de gaieté de cœur par Mario Draghi qui, à quelques semaines de passer le flambeau à Christine Lagarde, aurait certainement préféré pouvoir enclencher la normalisation de la politique monétaire de la BCE, en signe de mission accomplie.

Au lieu de cela, face à l’affaiblissement conjoncturel significatif que connait la zone euro depuis le début de l’année, en raison de l’impact conjugué de la guerre commerciale et des incertitudes politiques sur nos exportations et notre industrie, la BCE s’est vue contrainte de prolonger et même d’intensifier ses efforts pour relancer la croissance et l’inflation.

Ainsi, les taux négatifs qui devaient initialement n’être qu’un "électrochoc" monétaire temporaire pour relancer l’inflation et la croissance, revêtent désormais un caractère de plus en plus structurel et ce au grand dam de leurs détracteurs, à l’instar des banques.

Ces dernières n’ont en effet pas d’autres choix que de placer leurs liquidités excédentaires, provenant notamment des dépôts des épargnants, auprès de la BCE ou celles-ci sont sujettes à un taux négatif, ce qui affecte négativement leur rentabilité et leurs performances boursières.

Les taux négatifs sont donc loin de faire l’unanimité et, s’il est généralement admis qu’ils ont aidé à maintenir l’euro à un niveau compétitif par rapport aux autres devises, leurs effets sur l’économie font encore l’objet de nombreux débats. Certains estimant qu’ils font plus de mal que de bien tandis que d’autres sont convaincus que les taux négatifs sont une bonne réponse à la spirale négative que connait l’économie car "moins par moins", c’est positif…

En Belgique, en tous cas, la perspective du maintien des taux négatifs est plutôt positive, notamment pour nos finances publiques, puisque cela devrait continuer à faire baisser le coût de service de notre dette. La Banque nationale estime ainsi que la charge des intérêts de notre dette est passée de 3,3% du PIB en 2014 à 2,3% du PIB aujourd’hui et pourrait encore baisser dans les années à venir. Dans ce contexte, même avec un gouvernement en affaires courantes, notre pays retrouve une certaine capacité de stimulation budgétaire, ce qui est positif.

Pour les épargnants belges la situation pourrait en revanche se compliquer mais c’est peut-être un bien pour un mal. Les taux négatifs n’ont jusqu’ici pas été d’application pour le grand public, puisque la loi belge impose un rendement minimum de 0,11% sur l’épargne. Mais si le rendement nominal demeure positif, le rendement réel de l’épargne, c’est-à-dire corrigé de l’inflation, est lui négatif depuis plusieurs années. Cette situation a paradoxalement conduit les épargnants belges à épargner toujours davantage, puisque l’encours total des comptes épargne en Belgique a atteint la somme record de 278,4 milliards d’euros.

Cette situation est pénalisante à nombre d’égards. Pour les épargnants, tout d’abord, puisque ceux-ci voient leur patrimoine s’éroder inexorablement. Pour les banques, ensuite, car celles-ci subventionnent aujourd’hui cette épargne. Et enfin, pour l’économie dans son ensemble puisque cette épargne n’est pas investie dans des projets productifs.

Ainsi, la décision de la BCE de maintenir des taux négatifs pour une période indéfinie doit donc alerter les épargnants du fait qu’il est grand temps d’activer son épargne, et d’accepter une prise de risques mesurée, pour éviter de voir son patrimoine s’éroder soit par l’inflation soit par les taux négatifs.

Investir sur les marchés financiers n’est cependant jamais facile et ce n’est jamais le bon moment car il y a toujours quantité d’éléments anxiogènes qui nous amènent à repousser cette décision. Pourtant, si l’on fait le bilan des 10 dernières années, qui furent anxiogènes à nombre d’égards, force est de constater qu’une exposition diversifiée aux marchés financiers aurait permis aux épargnants d’engranger une croissance significative de leur patrimoine.

En effet, un fonds diversifié, tel qu’en proposent la plupart des banques belges, aurait produit un rendement de 5,8% par an pour une volatilité de 11,7%. Il est certes difficile de dire si ces performances seront répétées à l’avenir mais une chose est sûre, c’est que les taux négatifs continueront à soutenir le prix des actifs financiers.

En conclusion, bien que les taux négatifs fassent encore l’objet de nombre de débats, ils constituent sans conteste une bénédiction pour nos finances publiques puisqu’ils redonnent la capacité à nos gouvernements d’investir pour soutenir l’économie.

Pour les épargnants, "moins par moins" ne sera en revanche positif que si ceux-ci acceptent une prise de risques mesurée et il est donc grand temps qu’ils prennent rendez-vous avec leur conseiller patrimonial pour trouver une solution adaptée pour leur épargne.