Au cours de cette deuxième vague, les fédérations d'entreprises belges ont réussi à convaincre le gouvernement de maintenir la plupart des entreprises ouvertes. Nous abordons les problèmes que pose cette stratégie dans les entreprises, et nous montrons à quoi pourrait ressembler une alternative progressiste.

Depuis novembre, notre société est en grande partie retournée en confinement. Toute la société ? Non, la plus grande partie de l'économie est toujours en marche. Les organisations patronales ont jusqu'à présent réussi à éviter le lock down économique. Dans une interview datant du 13 octobre dans l'Écho, Pieter Timmermans, CEO de la Fédération des Entreprises de Belgique (FEB), déclarait qu'un nouveau lockdown serait "catastrophique". Les fédérations sectorielles répètent un message similaire presque chaque jour. Quelle est la stratégie sous-jacente ? Les entreprises belges devraient être les dernières à fermer, et les premières à rouvrir. Pour les petites entreprises, c'est une question de survie. Mais pour les plus grandes, c'est une question de concurrence internationale, de parts de marché et de continuer à générer de l'argent.

Sur le terrain, de nombreux employeurs ont modifié le processus de travail, encouragé le télétravail et acheté du matériel de protection. Cependant, malgré cela, tous les travailleurs n’ont pas le luxe de travailler à domicile ou dans des conditions sûres. Le télétravail est une possibilité pour certains employés et cadres du secteur des services, mais il est impossible pour la plupart des emplois industriels. Dans l'industrie, les travailleurs hautement qualifiés sont généralement bien protégés, car leur absence au travail couperait la chaîne de production. L’entreprise investit donc dans leur sécurité et dans du matériel de protection. Mais les travailleurs peu qualifiés ou temporaires peuvent simplement être remplacés lorsqu'ils sont malades. Avec un taux de chômage à deux chiffres, il n'est pas nécessaire de payer pour leur sécurité.

Vous êtes-vous déjà demandé ce qu'il advient, par exemple, de l'homme ou la femme qui livre les plats à emporter en cas de maladie ? Ils sont simplement remplacés par un ou une autre livreur et c'est tout. Beaucoup de ces personnes ne sont même pas des employés officiels. Leur revenu dépend des livraisons qu'ils peuvent effectuer. Lorsqu'ils tombent malades, leur revenu disparaît tout simplement. Et ce alors même que leur travail est crucial pour ceux qui travaillent à domicile.

Au bas de l'échelle du marché du travail, on trouve cette "main-d'œuvre prêt à jeter". Des gens pour lesquels les entreprises ne sont pas prêtes à mettre la main au portefeuille pour payer la sécurité. Il est tout simplement moins cher de se débarrasser de ces travailleurs quand ils tombent malades et d’en embaucher de nouveaux, jusqu'à ce qu'ils tombent malades eux aussi. Les entreprises déplacent ainsi les coûts liés au virus vers leurs employés et le contribuable qui paie les soins de santé.

En juin dernier, un foyer de covid a éclaté dans une usine de viande en Allemagne, dans la ville de Gütersloh. Selon la BBC, pour réduire les coûts de la main-d'œuvre, l'entreprise Tönnies avait fait venir des travailleurs d’Europe de l'Est pour des salaires absurdement bas. Ils étaient logés parfois à 20 personnes par pièce dans des appartements insalubres, lieux idéaux pour propager des infections. Dans cette entreprise, les personnes qui se déclaraient malades devaient payer un loyer supplémentaire. Alors, nombre de travailleurs infectés par le virus ont continué à se rendre à l'usine, lui permettant de se propager comme un feu de forêt et de faire 21 morts parmi le personnel.

Comme le virus a un fort potentiel de propagation dans les secteurs à faible qualification, la stratégie patronale de laisser l’économie ouverte entre en conflit avec la santé publique. Le 20 avril, Pieter Timmermans a déclaré à la RTBF que "l'endroit où vous travaillez est peut-être le lieu le plus sûr pour ne pas être contaminé". Cela est vrai pour certaines professions, mais pas pour les ouvriers d'usine, les livreurs de colis, le personnel de vente ou même le personnel médical.

Selon nous, les progressistes doivent développer leur propre stratégie au niveau de l’entreprise. Celle-ci ne devrait pas mettre en priorité la volonté de maintenir l'économie en activité, mais bien la santé publique et le bien-être de la population. Nous proposons trois mesures concrètes.

Premièrement, que le gouvernement garantisse le salaire des travailleurs à 100% en cas de quarantaine. Cela permet un revenu décent, en particulier pour les travailleurs pauvres ou ayant des contrats à temps partiel (souvent des femmes). De plus, les personnes infectées resteront davantage chez elles, au lieu d'aller travailler et contaminer leurs collègues en voulant éviter une perte de revenus.

Deuxièmement, le gouvernement et les syndicats doivent s'assurer que les protocoles sanitaires sont respectés, en particulier dans les secteurs peu qualifiés et les filiales. Cela implique que le gouvernement renforce l'inspection sociale et que les syndicats et patrons accroissent le rôle du Comité pour la Prévention et la Protection au Travail (CPPT) dans la gestion de la crise.

Troisièmement, la lutte contre le virus au sens large nécessite un financement supplémentaire, notamment des soins de santé. Comme l'ont proposé des économistes tels que Thomas Piketty ou Paul de Grauwe, un moyen de dégager ces moyens serait de concevoir une taxe de crise sur les plus grandes fortunes. Le Covid a créé des perdants mais aussi des gagnants. Jeff Bezos, le patron d’Amazon, a vu sa fortune personnelle augmenter de 70 milliards de dollars depuis le début de la pandémie. Il pourrait donner 70 000 dollars à chacun de ses employés et être toujours aussi riche qu'avant celle-ci. Plus généralement, la fortune des milliardaires actifs dans les secteurs pharmaceutiques, technologiques et industriels a augmenté de 40 à 50% entre avril et juillet, selon une étude de la banque UBS et du consultant PWC. Il ne serait que justice que les gagnants du Covid financent les mesures pour nous sortir de cette crise.

Ce que nous proposons est non seulement bon pour la santé publique, mais aussi pour l'économie. Une récente étude de l'université d'Oxford suggère que les pays qui voient leur

économie faiblement impactée par le virus (Taiwan, Corée du Sud, Lituanie…) sont ceux qui l’ont neutralisé le plus rapidement. A l’inverse, les pays, comme la Belgique, qui laissent le virus se propager et entrent en action trop tard, subissent des pertes plus lourdes.

Enfin, dans le passé, les crises sociales et les états d'urgence ont trop souvent été utilisés pour faire passer des lois antidémocratiques, ou qui favorisent les riches par rapport aux pauvres. Si l’on veut tirer les leçons du passé, il faut dès maintenant mettre en avant un programme progressiste, une "doctrine de choc progressiste", pour ainsi dire. L'occasion d'une économie plus sociale et plus résiliente se présente maintenant.