La semaine dernière, Amnesty International a rendu public un rapport mettant à mal le modèle d’affaire sur lequel Facebook et Google se reposent. 

C’est la première fois que l’ONG dénonce frontalement la menace systémique d’un tel modèle économique basé sur l’exploitation des données personnelles qui selon eux “est par nature incompatible avec le droit à la vie privée et représente une menace pour toute une série d’autres droits : droits à la liberté d’opinion, d’expression et de pensée, droits à l’égalité ou encore droit à la non-discrimination.”

– Chronique Quentin Felice et Frédéric Lebeau Co-fondateurs de Datavillage (www.datavillage.me), Mathieu Demaré, Digital Wallonia Champion, Ruben Verborgh, Professeur à l’Université de Gand et Research Associate au MIT

Ce rapport est principalement articulé autour des dérives que ce modèle peut entraîner comme le ciblage et les manipulations. A l’heure actuelle, il suffit de payer pour avoir accès à une caisse de résonance comme aucune autre dans l’histoire de l’humanité permettant à n’importe qui de diffuser n’importe quel type de message à ⅓ de la population mondiale, faisant de certains outils en ligne gratuits la plus grand machine de propagande de tous les temps.

Outre la problématique de la surveillance des individus qui est un effet collatéral du modèle d’exploitation de la donnée mis en place par ces entreprises, on peut voir plus loin et pointer le fait que celui-ci a aussi pour résultante de tuer l’innovation ou du moins le progrès.

En effet, à l’heure actuelle on se retrouve dans un modèle “fermé” où chaque organisation fait chasse gardée des données de ses utilisateurs. Ceci a pour résultat qu’il est impossible de les rassembler et donc d’en dégager la vraie valeur, celle qui n’est pas seulement axée sur le ciblage de l’individu mais qui pourrait servir à mieux le comprendre et donc mieux le servir.

Imaginez que chaque individu remette la main sur ses données de tous horizons, déplacements dans Google Maps, données financières via ses applications bancaires, de santé dans Fitbit, ou encore de consommation… En rendant la possession et le contrôle de ses données à l’utilisateur, on lui offre la possibilité de créer une source de valeur qu’aucune organisation ne peut imaginer posséder car ne pouvant pas “croiser” leurs données entre elles, chose que seul l’individu peut légalement envisager.

Dès lors, en redonnant le pouvoir au consommateur sur ses données, les organisations répondent non seulement à leurs obligations légales selon le “Règlement Général de Protection des Données” en Europe mais créent surtout une richesse inégalée en formant un agrégat de données unique au monde lui permettant de créer son “jumeau numérique” dont lui seul a la possession et le contrôle.

Cela ne résout pas la question de réguler les entreprises quant à l’exploitation qu’elles font des données à des fins propres, mais c’est un premier pas vers le fait de donner la possibilité à chaque individu de faire valoir ses droits fondamentaux quant à la possession de ses données et, par conséquent, d’engendrer un nouvel élan socio-économique en créant de la valeur.

Si chaque individu est en possession de ses données personnelles au travers de son “jumeau numérique”, nous pouvons créer un nouveau modèle économique de la donnée durable et sain car bénéficiant à tous. Ce bénéfice peut se matérialiser par le fait que les organisations vous récompensent pour accéder temporairement et de manière consentie à votre “jumeau numérique”, afin de lui poser des questions visant à en savoir plus sur leurs marchés et leurs consommateurs, personnaliser une expérience client, ou bien encore rechercher et innover.

En plus du respect de votre vie privée, cette solution est sûrement la meilleure réponse à donner au fait que vous ne bénéficiez jamais des données que vous générez alors que “la donnée est le nouveau pétrole”... Vous imaginez ne pas rémunérer un producteur de pétrole? Il en va de même avec vos données et les bénéfices qui en découlent qui doivent, d’une manière ou d’une autre, revenir aussi aux producteurs, c’est à dire à vous!

Plusieurs initiatives à l’échelle mondiale abondent dans ce sens, la plus notable étant l’écosystème nommé “Solid”*2, créée par le père fondateur du web, Sir Tim Berners-Lee et hébergée au MIT, qui inverse le modèle sur lequel le web a été fondé et exploité à mauvais escient. “Solid” repense la structure technique du web au travers de principes de “décentralisation” en remettant l’utilisateur, par défaut, en possession de ses données et non les fournisseurs de services comme c’est le cas à l’heure actuelle.

C’est un véritable mouvement qui s’est déclenché récemment à travers le monde rassemblant individus, Etats, académiques et autres “gardiens” du web. Il est maintenant temps pour les organisations, non seulement de prendre leurs responsabilités légales et morales envers leurs consommateurs, mais aussi de comprendre que ce nouveau modèle “propriétaire” pour l’individu sur ses données est plus juste, durable et performant pour tous.