En être client, c’est accepter, au nom du combat sociétal que mènera cette banque, un moins bon rapport qualité-prix que dans les banques classiques. Plutôt que d’y investir, ne serait-il pas plus efficace de la financer comme une ONG ?

Une opinion d'Yves Delacollette, expert du secteur financier, ancien patron de la Deutsche Bank Belgique.

Oui, la crise bancaire (puis de la dette et de l’Euro) a pour principale cause les déviances d’un libéralisme débridé et la cupidité des banquiers, eux-mêmes surveillés par des Rantanplan. Oui, les banques n’ont pas changé de paradigme, la transition énergétique doit être financée et le gouffre entre dirigeants et citoyens ne fait que grandir. Oui, un rendement sur investissement ne doit pas être que financier : tant mieux s’il est surtout sociétal.

Pour autant, avons-nous besoin de NewB ? Depuis que l’idée a germé en 2011, 67 000 citoyens, 200 ONG, deux Régions et un assureur en sont convaincus. Mettons de côté l’assureur français, Monceau, qui, pour 10 millions, s’est adjugé l’accès privilégié au très peuplé monde associatif belge. Les autres ont investi ensemble 40 millions.

Mais d’abord, bravo à NewB : le succès de sa campagne de mobilisation, malgré les contraintes, pièges et sarcasmes force l’admiration, d’autant que le risque de perdre sa mise est indiqué dans toute communication approuvée par le régulateur, la FSMA.

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La différence entre soutenir et investir

Mais après ce matraquage médiatique, sur-amplifié par des faiseurs d’opinion, il y a deux camps parmi ceux qui aspirent à "une banque coopérative, vertueuse, durable, où les décisions sont prises par les citoyens" : ceux qui croient que NewB sera viable et ceux qui ne le pensent pas. Si les premiers ont raison, personne n’aura rien perdu. Si les seconds ont raison, les premiers auront perdu 40 millions (soit tout de même 500 euros en moyenne par coopérateur individuel). Eux, rien.

Est-on certain que tous les coopérateurs l’ont compris ? La différence entre soutenir (et donc donner) et investir (et donc attendre un profit) est-elle assez claire ? Tout comme le risque d’échec et la probabilité très élevée de tout perdre ? Plutôt que d’apporter 500 euros au capital de NewB, ne serait-il pas plus efficace de lui en donner une partie pour la financer comme une ONG combattant les dérives de la finance ? Je préférerais donner à NewB que d’y investir.

Il est encore temps d’avoir un vrai débat contradictoire sur le sujet et de lever deux ambiguïtés.

D’abord, déduire de l’octroi éventuel d’une licence bancaire par la BCE que NewB est nécessairement viable serait une grave erreur : la BCE s’assure qu’en cas de problème, ce sont les actionnaires qui perdront leur mise, pas les déposants. Elle pourrait même être tentée de faire un précédent pour décourager d’autres tentatives.

Ensuite, perdre de l’argent en phase de lancement (à ce jour, NewB a perdu 14 millions) est normal : cela relève de lois aussi naturelles que la gravitation universelle. Mais en économie, même sociale, il faut accepter toutes les lois du marché, dont celles-ci : 1) toute banque doit organiser son offre autour d’un mix client-produit-prix-canal de distribution pérenne et donc profitable et 2) acquérir des clients coûte de l’argent et ce coût doit être récupéré dans un délai raisonnable grâce au profit net. Ignorer ces lois serait un suicide.

© Belga

Il faut aimer le risque pour investir dans NewB

À lire son prospectus (pages 81 à 108), les promoteurs de NewB ont parfaitement conscience de se différencier de façon désavantageuse par rapport aux banques classiques sur chacune des quatre composantes du mix : gamme de produits réduite et guère innovante ; tarification (élevée) des retraits, rémunération des dépôts et taux de crédits non compétitifs ; nécessité d’être coopérateur pour être client ; pas d’agence… Disons-le : arrivé à la page 108 il faut vraiment aimer le risque pour cliquer sur "J’investis" car en bref, être client de NewB c’est accepter, au nom du combat sociétal que mènera cette banque, un moins bon rapport qualité-prix que dans les banques classiques (sans même parler des Fintech). Ceci amènera-t-il le nombre de clients nécessaire à sa viabilité ? L’objectif de 178 000 à fin 2024 est-il tenable ? Espérons-le. Ils étaient 44 000 en 2013, 67 000 à l’issue de cette campagne : à condition que chaque coopérateur devienne client, pour un premier bénéfice espéré de 10 euros par client en 2024, le coût moyen d’acquisition équivaudra à 28 ans de profit, ce qui est beaucoup. Et quelle est même la probabilité qu’il y ait du profit sachant que la banque perdra sur ses dépôts, gagnera peu d’argent sur les crédits (eux-mêmes contingentés par l’exigence de finalité "verte" des projets financés) et ne conservera qu’une faible part des frais bancaires prélevés sur les cartes et comptes ?

En termes de votes, ce sera "un homme, une voix", mais les parts C (les professionnels, dont l’assureur Monceau) peuvent contrer le vote des parts A et B. Est-ce vraiment ça une banque "par et pour les citoyens" ?

Dissiper tout malaise

Il y a sûrement d’autres questions. Le propos n’est ni de les poser toutes ni d’avoir raison. Il s’agit d’encourager les promoteurs de NewB à dépasser le stade de la communication relayée par des faiseurs d’opinion, qui se sont exprimés comme s’il s’agissait de Cap48 ou du Télévie, pour sereinement vérifier de façon contradictoire son plan d’affaires et confier à des spécialistes indépendants une étude de marché tenant compte du profil sociodémographique de ses (nouveaux) coopérateurs.

Car si NewB reçoit sa licence bancaire, rien ne l’oblige à l’utiliser. N’est-il du reste pas de l’intérêt de ses promoteurs de dissiper, tant qu’il en est temps, tout malaise sur les chances réelles de succès ? De sorte que s’il se réalise, ce succès sera la preuve - ô combien enthousiasmante - que des initiatives citoyennes visant à changer le monde de la finance sont réellement possibles.